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Affiche film

La mano invisible

Un film de David Macián
Avec Josean Bengoetxea, Bárbara Santa-Cruz, Marta Larralde, Luis Callejo, José Luis Torrijo, Marina Salas, Daniel Pérez Prada, Edu Ferrés, Esther Ortega, Elisabet Gelabert
Comédie | Espagne | 2016 | 1h23
Meilleur premier film, Cinespaña Toulouse 2017, Meilleur film international, FIC Saragosse, Mention spéciale du jury, London Labour Film Festival
Une virulente satire du monde du travail
Adaptation du roman éponyme d’Isaac Rosa paru en 2011, La mano invisible, dépeint le monde du travail salarié à travers une galerie de personnages incarnant différents métiers, du mécanicien jusqu’à la téléopératrice en passant par une couturière ou un informaticien. Projetés dans un univers étrange qui s’apparente à une scène de théâtre, ils sont observés par des spectateurs qui les jugent et dirigés par cette main invisible dont les ordres pèsent d’autant plus sur eux qu’ils ne savent jamais par qui ils sont donnés ; ils apparaissent comme de simples marionnettes, des pantins articulés par des fils, qui se meuvent dans l’espace sans savoir qui tire les ficelles de cette pièce dramatique dont ils sont les victimes.

Comment ne pas voir dans cette mise en scène, un écho avec ces émissions de téléréalité dans lesquelles les participants sont instrumentalisés, épiés, jugés, notés, mis en concurrence les uns avec les autres et finalement jetés et remplacés aussitôt par d’autres candidats ? Le marché du travail ne deviendrait-il pas une vaste comédie (dramatique) où chacun doit tenir un rôle bien défini et en accepter les règles, aussi absurdes soient-elles, sous peine d’en être évincé sans ménagement, puisque chaque salarié peut être remplacé en un tournemain ? Les personnages ne sont d’ailleurs jamais appelés par leur nom mais par la fonction qu’ils exercent, maçon, mécanicien, informaticien, couturière… Ce ne sont pas des personnes mais des employés vissés à un poste de travail et condamnés à exercer des tâches parfois aussi répétitives qu’absurdes comme ce maçon à qui l’on demande de construire puis déconstruire un mur, tel un Sisyphe moderne condamné à porter son rocher en haut d’une montagne, rocher qui retombe chaque fois de l’autre côté. Le mythe de Sisyphes,c’est également cet essai dans lequel Albert Camus expose sa philosophie de l’absurde, cette impossible quête de sens dans un monde devenu inintelligible.

Objectifs de rendement impossibles à tenir, gaspillage alimentaire, mauvaises conditions de travail, problèmes de santé, manque de reconnaissance de certaines professions, menaces de délocalisation, taylorisation du travail, sentiment de mise à l’épreuve, perte de la dignité… aucun des maux dont souffrent les salariés ne sont oubliés dans le film et en premier lieu l’aliénation dont ils sont victimes. Le film s’ouvre par une phrase de la philosophe Simone Weil qui avait relaté dans son Journal d’usine son expérience de la classe ouvrière dans les années 30, une manière de rappeler que la condition des travailleurs salariés contemporains n’est pas si éloignée de celle des ouvriers du siècle passé.

Dévoiler un monde invisible

Dans le film les ouvriers, loin d’être libres, sont dirigés par des individus qu’ils ne rencontrent jamais mais dont l’aura pèse sur leur tête comme une épée de Damoclès. Ces travailleurs sont eux-mêmes déshumanisés et rendus invisibles. Ces mains invisibles que David Macián dévoile au long du film, ce sont eux : manutentionnaires, téléopératrices, agents d’entretiens… Le réalisateur leur donne une voix, les expose sous une lumière crue, montre la réalité de leur travail, celle que l’on s’efforce bien souvent de cacher.

Le film a donc une double intention bien exprimée dans sa construction basée sur l’alternance des séquences où l’on voit les personnages dans leur environnement de travail et celles où ils s’expriment dans des entretiens individuels ou lors de moments où ils se réunissent et échangent leurs impressions sur cette situation. L’insertion de scènes représentant les entretiens d’embauche sont l’occasion pour chacun de s’exprimer, parfois de manière intime sur ses motivations et son parcours. Il s’agit d’une part de montrer les mécanismes qui mènent aux conditions de travail inhumaines auxquelles sont soumis les salariés, et d’autre part, de leur donner une voix, de les montrer dans toute leur singularité et leur humanité. Dans ces séquences les personnages acquièrent une véritable personnalité, deviennent humains, apportant au film une dimension de documentaire sociologique.

Le film renvoie à notre propre perception du travail dans un système qui nous fait perdre notre humanité, où les individus sont de plus en plus apparentés à des machines, traités comme tels, effacés et souvent dépréciés. C’est aussi leur rendre hommage et porter la voix de ces hommes et de ces femmes qui survivent et s’adaptent à un monde froid, bureaucratique, et qui tentent de se révolter face à l’injustice de leur condition. 

 

Vu dans le cadre du festival Dífferent! 11ème édition - Paris (Juin'18)

Sophie Almonacil


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