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Affiche

Carmina !

Un film de Paco León
Avec Carmina Barrios, María León, Paco Casaus, Yolanda Ramos,
Comédie | Espagne | 2014 | 1h 33min
Prix Jules Verne au Festival de Cinéma Espagnol de Nantes 2015, Nomination Goya 2015, Meilleure révélation féminine Yolanda Ramos
« Carmina ! » : un film que nous attendions !

Paco León nous parle de comment s’organise une famille après la mort subite du père. Ce film subtil à l’humour noir nous rappelle les films rocambolesques de la Movida, en mieux. Le clan León, des yeux de chat et des cœurs qui crèvent l’écran.

Film vu à l'occasion du 21ème Festival Cinespaña de Toulouse, du 30 septembre au 9 octobre 2016.

Le mercredi 13 juillet 2016.

 

 

Carmina! est tourné en 2014 et projeté gratuitement dans 128 salles un jour avant sa sortie officielle en Espagne, plus de 50.000 spectateurs n’ont pas hésité à s’y rendre malgré un match de football très attendu ce même jour. Carmina o revienta, premier long-métrage de Paco León, avait suivi un parcours encore plus alternatif, à moindres coûts et diffusé sur de multiples plateformes (cinéma, DVD, VOD en simultané). Des stratégies commerciales avant-gardistes pour des films de qualité, une recette qui réjouit les cinéphiles ! Et chose rare dans les diptyques, Carmina! est encore meilleur que le premier volet, les deux pouvant être vus indépendamment. Paco León est presque un inconnu dans notre paysage cinématographique. Et c’est ce qui fait toute la différence pour son public qui l’a découvert avec Carmina o revienta, pour son rôle de Luisma dans la série Aída et pour ses saynètes comiques (Estrenos de cartelera, etc). Ses deux long-métrages sont les preuves qu’une autre industrie, toujours d’une qualité de réalisation réussie, est possible. Avec son talentueux Carmina!, León nous rend accro. Il fait confiance aux spectateurs et démocratise enfin l’accès à ce qui est un chef d’œuvre immanquable du cinéma !

L’interprétation envoûtante des femmes León.


Carmina Barrios, mère de Paco León, interprète le personnage de Carmina, un monstre de femme qui capte littéralement la lumière et notre attention. Carmina est une femme extrêmement charismatique de 58 ans, qui vit dans les quartiers populaires sévillans, à la langue locale et au regard universel. Elle fume comme Gainsbourg, elle joue comme Marilyn. Elle va devoir faire face à la mort de son époux accompagnée de sa fille en pleine émancipation économique, jeune mère célibataire. Ces femmes savent lutter pour ce qu’elles veulent. Et Carmina Barrios, sans formation théâtrale, a le don de l’interprétation. C’est avec générosité que les deux actrices proposent ce que Paco León veut faire apparaître à la caméra.  Les univers féminins acides d’Almodóvar s’estompent devant les tableaux-séquences fabuleux dont Paco León nous régale avec prodige. Il recourt à ces femmes lumineuses qu’il connait bien, sa mère, sa sœur, ses partenaires professionnelles. Elles font exploser les situations empreintes de l’esperpento espagnol (réalisme majestueusement grotesque). Les rires dans la salle sont irrépressibles, l’empathie et les envies de mordre aussi ! Nous nous retrouvons telle María, impuissante face aux événements –personnage interprété magistralement par María León (La voz dormida), sœur du réalisateur et fille de Carmina Barrios – qui évacue ses émotions aux côtés de sa mère. Toutes les femmes du film luttent, transmettent et créent des échanges à la frontière entre l’improvisation et la répétition dirigée. Les histoires de seconds rôles grandioses, même farfelues, débordent d’authenticité. Les « chicas Almodóvar » peuvent aller se rhabiller, les battantes du clan León prennent la relève !

“Yo no miento nunca. Cuando digo una cosa se convierte en verdad”…


…disait aussi Lola Flores (célèbre chanteuse et actrice espagnole). C’est avec aplomb que la narration s’impose également par le langage cinématographique et devient vraisemblable. La photographie est soignée, réfléchie, unique et accessible. La technique est au service des propos sociaux. Des plans serrés sur les visages tantôt fermés, tantôt ouverts, révèlent un naturalisme esthétique puissant. Ils donnent la parole à ceux qui sont broyés par les systèmes gouvernementaux actuels et les élèvent au rang des cowboys des meilleurs westerns. Ils lancent des vérités dans des plans élargis sur des gestes avilissants du quotidien, sur des espaces encombrés, sur les mouvements d’une nymphe domptée par Carmina, sur des cigarettes qui se fument mécaniquement, sur des voisines déjantées. La lumière est posée comme dans des tableaux de Goya, réduite, et les mots sont précis, graves et cyniques à la fois. L’humour noir n’est plus andalou, il devient universel. La fin sera grandiose, surprise que le récit si linéaire ne laissait présager. Paco León est un visionnaire, tant pour son film que pour le cinéma au sens large.

Tuer l’industrie pour mieux vivre le cinéma.


Paco León s’impose comme un réalisateur libre. Carmina! montre sa volonté de participer activement à la renaissance de l’industrie du cinéma. Le cinéaste  s’est engagé à diffuser également ses films par d’autres canaux. Il a invité gratuitement les spectateurs aux avant-premières, il a soigné les sorties DVD (Edition « Pata Negra », nom du jambon espagnol de haute qualité), il s’est déplacé pour de nombreux Festivals (présent à Nantes), lui permettant une confiance des spectateurs et un soutien économique pour durer. De plus, avec Carmina!, Paco León assume amplement la responsabilité sociale du cinéma. Il montre les crocs avec l’évocation pertinente des dysfonctionnements sociaux : la considération du handicap, des problèmes de logements, de travail, des factures impayables, de la politique corrompue et de la royauté espagnole oisive, de l’émigration désespérée, des coûteux droits d’inscription aux universités. Il ose et on en redemande. Carmina, qui est aussi le diminutif de Carmen, est un personnage littéraire et cinématographique porteur de sens : il nous donne envie de le porter un peu en nous. Le phénomène de l’encarminamiento est en marche !

Paco León réalise un film poignant. Il dose savamment la réunion de personnages charismatiques à des événements déroutants. Le film tout entier devient magnétique. Les loufoqueries sont des polaroïds salvateurs dans la galère du quotidien de la majorité des personnages ; motif illustré par la chanson «Ahora que la mierda ya me llega hasta los ojos» [Maintenant que j’ai de la merde même dans les yeux] de Espaldamaceta. Paco León nous rappelle le grand Rafael Azcona (scénariste prolifique qui a travaillé avec Luis García Berlanga, Carlos Saura, etc…) et va plus loin. Entre film choral tordant et critique sociale glaçante, Carmina! est bien plus qu’une vision de l’Espagne folklorique (España cañí) qu’il nous offre. Carmina! est la personnelle et savoureuse tragicomédie que l’on attendait depuis longtemps !

Les Rédacteurs.

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