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Affiche La mémoire dans la chair

La mémoire dans la chair

Un film de Dominique Maillet
Avec Sergio Peris-Mencheta, Feodor Atkine, Julia Molkhou, Serge Riaboukine, Michel Galabru
Drame | France, Espagne | 2010 | 1h51
La mémoire dans la surenchère
Une fois n'est pas coutume : c'est un réalisateur français, Dominique Maillet, qui se penche cette fois sur le passé franquiste de l'Espagne. Mais pas pour notre plus grand plaisir...
Comme un certain nombre de ses consorts, avant de passer à la réalisation, Dominique Maillet était critique de cinéma : dans les années 70, il participe à la création de la revue Cinématographe, dont le premier numéro paraît en 1973, et collabore à la Revue du cinéma. Il réalise parallèlement plusieurs courts-métrages, notamment Pauvre Sonia en 1975 et Victor en 1981. Auteur d'un ouvrage sur Philippe Noiret en 1989, c'est naturellement cet acteur qu'il choisit de mettre en scène dans son premier long-métrage, Le Roi de Paris, en 1995. Noiret y incarne un comédien de théâtre à succès des années 30, vieillissant, qui se voit évincé par une jeune actrice qui fut autrefois sa maîtresse.

Pour Dominique Maillet, La mémoire dans la chair est le deuxième volet d'une trilogie consacrée à l'identité. Dans Le Roi de Paris, le personnage incarné par Noiret mélangeait en effet un peu trop aisément son identité et celle des personnages qu'il interprétait. Dans La Mémoire dans la chair, c'est l'Espagne qui a volé son identité au héros, un fils de Républicain exilé en France depuis quinze ans et qui revient dans un pays qu'il connaît peu pour enterrer son père, tout juste mort dans les prisons franquistes. Pour boucler cette trilogie, un troisième film, tourné en Belgique, traitera du dédoublement de la personnalité.
S'il est peu courant dans le cinéma français d'aujourd'hui d'évoquer l'Espagne franquiste, ce sujet abonde en revanche outre Pyrénées ces dernières années: Soldados de Salamina (David Trueba, 2002), Le labyrinthe de Pan (Guillermo del Toro, 2006), Les chemins de la mémoire (José Luis Peñafuerte, 2009), Pain noir (Agustí Villaronga, 2010), Balada triste (Alex de la Iglesia, 2010) et bien d'autres, les réalisateurs espagnols ne cessent de revenir sur cette période noire de leur histoire et de régler leurs comptes avec les 36 années de dictature, relayant ainsi la Loi de Mémoire Historique votée par le gouvernement Zapatero en 2005.

L'histoire de Tomás est celle d'un homme seul, de retour dans un pays qui vit les dernières heures d'un Franco agonisant et attend la mort du vieux dictateur pour laisser éclater le trop-plein de haine et de vengeance. Le réalisateur nous fait ressentir tout le poids d'un silence encombré de cadavres, avec ses zones d'ombre et ses non-dits. Dès que Tomás descend du train, il peine à s'orienter dans cet univers étouffant : il ne reconnaît pas les lieux, croit reconnaître des visages, est hanté par le souvenir de son père et par sa propre responsabilité. Deux rencontres accentuent encore son malaise : celle de Manrique, un commissaire sans cesse sur son chemin (Feodor Atkine, impeccable), qui lui distille d'énigmatiques confidences, et celle de Nieves, fille d'un vieil ami de son père, qui lui inspire immédiatement un désir intense. Très vite, les questions affluent : le père de Tomás a-t-il été dénoncé comme on le laisse entendre ? Pourquoi le domaine familial est-il resté à l'abandon ? Pourquoi lui-même n'a-t-il pas éprouvé plus tôt le besoin de rentrer au pays ? Dominique Maillet invite le spectateur à accompagner Tomás dans son voyage intérieur et à réunir avec lui les pièces d'un vaste puzzle, celui d'une vie, d'une époque et d'un pays.

Hélas, il n'y a qu'un pas du puzzle au film hermétique, que le réalisateur franchit très vite. Construction non linéaire, coexistence permanente du passé et du présent, du rêve et de la réalité, de la mémoire et du fantasme, fusion des deux personnages féminins, Nieves et Natalia, jusqu'au générique positionné à la fin du film, cet enchevêtrement scénaristique finit par laisser le spectateur sur le bord de la route de ce film que Maillet lui-même déclare avoir conçu comme un « road movie ». A trop vouloir faire de l'histoire de Tomás celle d'une nation, le film pèche par lourdeur. L'accumulation de symboles (notamment les scènes de corrida ponctuant le récit), les dialogues ampoulés, deviennent rapidement aussi pesants que l'atmosphère et obtiennent l'effet inverse de celui qui était escompté : le message politique, historique et émotionnel ne passe pas. On ne ressent au mieux que de l'indifférence, au pire de l'ennui, voire de l'agacement. Et comme l'Espagne de novembre 75, on attend la fin !

Dommage de tenir un sujet aussi fort et d'en faire un film aussi confus. Preuve que les bonnes intentions ne suffisent pas à faire des bons films...

Christelle Guignot


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