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La conspiration des belettes

Un film de Juan José Campanella
Avec Clara Lago, Graciela Borges, Oscar Martinez
Comédie, Drame | Argentine, Espagne | 2019 | 2h 09min
La conspiration des belettes, ou les bénéfices du double
On connaît déjà Juan José Campanella, peut-être pour El mismo amor, la misma lluvia (1999), sans doute pour El hijo de la novia (2001), et très certainement pour El secreto de sus ojos (2009), qui a remporté l'Oscar du Meilleur film étranger en 2010. Avec un casting de rêve, il propose avec El cuento de las comadrejas un huis-clos désopilant entre les bêtes et les hommes, où l'instinct de (sur)vie est biaisé par les travers de la civilisation.
Deux films, un remake

Le long-métrage est un remake d'un film de José Martínez Suárez, sorti en Argentine dans un contexte peu propice aux activités culturelles, en 1976. Il s'intitulait Los muchachos de antes no usaban arsénico ; compte tenu de la teneur caustique de la version première, on aurait pu redouter une copie insipide, car tous les éléments y étaient déjà réunis dans la recette d'un film noir par excellence. Et pourtant... cette seconde lecture s'apparente davantage à un habile palimpseste, qui a su conserver le ton, l'esprit, le côté grinçant de la version première, tout en actualisant certains aspects par des clins d'œil multiples, où la hardiesse dans les cadrages - aussi biaisés que les personnages sont retors – ainsi que la saturation des couleurs font la saveur esthétique de cette proposition.

Deux époques, un passé trop présent

On sait déjà l'intérêt de Campanella pour les rencontres, tensions, frictions et croisement entre les époques et les générations. El cuento de las comadrejas n'échappe pas à cette tendance. Sans pour autant sombrer dans la facilité du portrait du vieux singe - qui a déjà beaucoup grimacé – ou des jeunes loups aux dents longues ayant identifié les points faibles de la poulette aux œufs d'or bien nommée M. Ordaz (Graciela Borges), le film rebondit d'une remarque à l'autre dans un jeu de ping-pong où le passé ressurgit souvent dans son ambivalence : expérience bénéfique certes, mais aussi prison de la nostalgie d'un temps parfait révolu et enfermé dans la pellicule des bobines.

                        copyright eurozoom

Dans les règles de l'humour

« Estamos sobrevolando altos niveles de profundidad » déclare Martín Saravia, incarné par Marcos Mundstock. La grande réussite du rythme du film repose sur ses dialogues, répliques cinglantes en escalade – ou en chute libre, selon la situation – les joutes verbales ravissent en tout cas le spectateur. Et en cela, le choix d'un acteur qui a orchestré les spectacles des Luthiers ne peut que renforcer l'effet des textes, où l'on entend résonner en arrière-plan l'écho des présentations des œuvres de Mastropiero dans le timbre d'un des membres fondateurs du groupe d'humoristes. Mais ici, les jeux de mots et de pensée sont au service d'un humour noir, dangereux, qui se rapproche parfois de l'horreur sans jamais pour autant tomber dans un Grand-Guignol pourtant pas si lointain.

          copyright syldavia cinema

 D'une statue à l'autre

Le film joue sur les échelles : de la petite statue qui est le reflet trop éphémère d'un grand succès passé aux grandes sculptures figées dans le marbre (ou le plâtre), les apparences, le bluff, l'esbroufe et autres manipulations régissent les interactions entre les personnages. Et à côté de ces statues immobiles, on identifie aussi la persona des acteurs : outre le protagonisme de Marcos Mundstosk déjà évoqué, on pourrait dire que Graciela Borges est un peu notre Romy Schneider, et qu'Óscar Martínez évoque nécessairement le potentiel de cruauté de son personnage dans Citoyen d'honneur de Gaston Duprat et Mario Cohn (2016). Ainsi, la charge associée aux rôles de ces acteurs dans leurs précédents films les accompagne tout au long d'une trame narrative entre chats et souris, dans des jeux de pièges multiples et savamment articulés, dignes du Limier de Joseph L. Mankiewicz autre huis-clos qui avait ravi le public des années 70.

Audrey Louyer


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