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Santiago: 1973-2019

Santiago: 1973-2019

Un film de Paz Corona
Drame | Chili | 2021 | Court-métrage
Clermont ISFF- Lab Competition
L’histoire se répète : Le Chili hier et aujourd’hui.

« La desigualdad economica es pavorosa »

En 2003, dans son roman Mi país inventado, Isabel Allende décrivait ainsi la situation économique du Chili. Force est de constater que la situation n'a pas beaucoup évolué : selon l'OCDE, en 2016, le Chili reste un des pays les plus inégalitaires en matière de partage des richesses. Dans ce court-métrage, nous nous trouvons donc témoins de ce qui s'est passé en 2019, au moment où, dans la capitale Santiago, la situation est devenue explosive.

« los demás »

Le court-métrage s'ouvre sur un message vocal de la femme du président chilien, Cécilia Piñera, transmis à une amie sur WhatsApp, message qui fut intercepté et entendu par tous les Chiliens.

Cette phrase, issue d'un échange privé, est donc spontanée et dite sans aucun filtre, sous le coup de l'émotion. Ce qui lui donne un caractère authentique. Ce message est d'autant plus choquant et intolérable pour les Chiliens qu'il met en lumière deux choses : que leurs élites politiques, celles d'une démocratie, ont conscience d'être des privilégiées, qui ne veulent pas partager. Le deuxième aspect est le plus terrible car le choix des mots utilisés par la « Première Dame » pour parler de ses propres concitoyens est éloquent : une invasion étrangère, extraterrestre, « je ne sais pas comment le dire », et pour finir : les autres ( « los demás » ).

Après avoir entendu ces mots, il semble que la confrontation est inévitable.

« On crée du savoir à partir d'une image, c'est cela qui m'intéresse. »

C'est ainsi que la réalisatrice Paz Corona parle de son oeuvre.

Même si le documentaire s'ouvre sur du bruit, le bruit typique des manifestations, ce sont des images que nous allons voir défiler devant nos yeux. Ces images sont en réalité de courtes vidéos, des micro-instants pris sur le vif ; la réalisatrice a d'ailleurs expliqué qu'elle était arrivée par hasard au Chili le 19 octobre et qu'elle avait ainsi filmé ce qu'elle voyait, tel un témoin de l'histoire. Ces images des manifestations à Santiago en 2019, sont néanmoins orchestrées de telle manière qu'elles nous enseignent une partie de la chronologie des événements. Les slogans ponctuent de temps en temps cette évocation temporelle des événements tels les chapitres d'un roman. Par exemple, au début, on voit le slogan suivant sur le drapeau d'un manifestant : « c'est pas pour 30 pesos ». S'ensuivent les images des étudiantes (il s'agissait majoritairement de femmes) envahissant le métro de Santiago. Ces images sont tout de suite suivies d'images violentes de la répression policière. La hausse du prix des transports publics fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase et qui a marqué le début de ce vent de contestation sociale.

Plus loin, on peut lire sur un mur une allusion au discours du président Sebastian Piñera expliquant que le pays est en guerre afin de justifier la mise en place d'un couvre-feu.

Une autre image évoque la demande de changement de constitution par les manifestants car le Chili n'a pas changé de constitution depuis la dictature de Pinochet, un comble ! Ce processus de changement de la Constitution est actuellement en cours.

« la historia se repite »

Paz corona a volontairement mélangé des vidéos de l'époque du coup d'état de 1973 à Santiago, et de la dictature, voulant signifier qu'il n'y a pas que la Constitution qui n'a pas changé. Elle utilise la technique du split screen : l'écran se compose souvent de deux vidéos différentes, parfois une seule. Il s'agit soit de deux moments similaires filmés de différentes manières, soit de vidéos d'époque. Parfois la réalisatrice choisit de nous égarer dans le temps en mélangeant passé et présent. La qualité de l'image et le « look » des Chiliens nous permettent de faire la différence. De manière très éloquente et plutôt cynique, on passe de l'image actuelle d'une jeune femme montrant un carton sur lequel elle a écrit « el presente » au témoignage d'un homme parlant de la répression et de la dictature en 1973. Les premières images du court-métrage qui semblent avoir été filmées avec un téléphone portable, donc actuelles, évoquent les moments les plus sombres de la dictature : des militaires dans une camionnette sont apparemment en train d'abattre un homme de bon matin dans des rues désertes, et ils donnent l'ordre aux habitants de rentrer chez eux. La violence actuelle reflète la violence d'hier. L'intervention de la police et de l'armée évoquent les blessures d'un passé encore trop récent comme sur ce slogan : « la dernière fois que j'ai vu des militaires dans la rue, c'était le 18 septembre 1973, quand ils ont tué ma soeur par balle ». Il y a néanmoins une différence notoire et elle est mise en exergue par Paz Corona. C'est justement l'accès à l'information : les militaires pouvaient confisquer les images en 1973. Aujourd'hui ce n'est plus le cas car la technologie est omniprésente. Tout le monde filme avec son téléphone portable. Ainsi, si on voit en 1973, une journaliste qui doit détruire la pellicule de son appareil photo, on voit aujourd'hui tous les manifestants leur portable à la main.

L'artiste peintre.

Paz Corona est une artiste peintre et cela se ressent dans ce court-métrage.

Les vidéos sont présentées de telle sorte qu'on passe progressivement de l'aube au début du documentaire à la nuit pour le conclure. La réalisatrice joue également de manière très subtile sur les couleurs et les lumières, créant parfois un effet de miroir entre deux images présentées simultanément devant les yeux du spectateur. Les vidéos apparaissent comme des tableaux animés que nous pourrions voir dans un musée. D'ailleurs ce court-métrage fait partie d'une installation artistique appelée « lo que vi », constituée de trois films.

Les femmes occupent une place particulière dans Santiago 1973-2019 : leurs visages ouvrent, traversent et ferment le court-métrage et ils sont plus présents que ceux des hommes qui apparaissent d'ailleurs parfois masqués. On peut penser que Paz Corona a voulu évoquer les féminicides, le patriarcat et la présence importante et essentielle des femmes lors des manifestations , notamment quand une femme parle d'en finir avec cette culture de la mort et q'une autre est blessée entre les jambes. Il faut savoir aussi que dans son oeuvre picturale Paz Corona s'intéresse beaucoup aux visages des femmes. Le court-métrage se conclut donc sur le visage d'une femme. Vu la qualité de la vidéo, on imagine qu'il s'agit d'une image d'époque, ferait-elle partie de la famille de Paz Corona ?

D'une manifestation à l'autre.

Comme l'indique sa biographie, Paz Corona est une franco-chilienne qui vit et travaille à Paris.

Elle a donc probablement assisté aux manifestations parisiennes des « gilets jaunes ».

Si on peut difficilement comparer la situation économique et politique du Chili avec celle de notre pays, certaines images et certains faits rappellent néanmoins ce qui s'est passé en France. A différents niveaux, nous luttons tous pour les mêmes raisons et de la même manière : pour plus de justice sociale. Les gouvernements, qui préfèrent obéir aux lois du marché plutôt qu'au peuple, répliquent, quant à eux tous de la même façon : ils envoient la police, qui finit par n'avoir plus qu'un rôle répressif. Tous ces aspects ont un caractère universel : l'histoire se répète à la fois dans le temps et dans l'espace.

Sébastien Maury


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