Paroles et silences

Isabel Coixet est devenue une figure incontournable du cinéma espagnol contemporain en proposant, à travers sept longs-métrages, une écriture cinématographique qui place le quotidien humain au cœur de ses préoccupations. Elle filme la routine et la banalité, la joie et la maladie, la peur et l’angoisse avec justesse et pudeur

Cartes des sons de Tokyo, son dernier film, sort au cinéma le 26 janvier prochain.

Isabel Coixet

Isabel Coixet est née en 1962 à Barcelone. Encore enfant, grâce à sa grand-mère, guichetière dans un cinéma, elle assiste des après-midi durant à des projections de films. Se révèle alors chez elle, dès le plus jeune âge, une véritable passion. Cependant, quelques années plus tard, parce qu’il n’y a pas d’école de cinéma à Barcelone et parce qu’elle ne peut, pour des raisons financières, envisager d’aller faire ses études à Madrid, elle s’inscrit en Histoire contemporaine à l’Université de Barcelone. Nulle contradiction dans ce choix, dans la mesure où, pour elle, l’Histoire est la seule façon d’appréhender la réalité quotidienne. Sa passion filmique la rattrape cependant rapidement pour son mémoire de fin d’études sur le cinéma espagnol des années soixante. Entre 1980 et 1985, Isabel Coixet collabore alors de façon régulière avec les revues Sal común et Fotogramas, effectuant interviews et comptes-rendus de tournages. A partir de 1984, elle réalise son premier court-métrage, Mira y verás, primé au festival de cinéma de Alcalá de Henares. Elle se dirige à ce moment-là vers le monde de la publicité où elle travaille de nombreuses années à la création de spots pour la télévision, montant sa propre agence, Eddie Saeta. En 2000, elle crée également sa propre maison de production, Miss Wasabi.

En 1988, Isabel Coixet tourne son premier long-métrage Demasiado viejo para morir joven, regard désenchanté sur une jeunesse barcelonaise désemparée, assaillie par un quotidien déstabilisant. Ce film fut un échec cuisant et la critique s’acharna sur la jeune réalisatrice. Isabel Coixet, échaudée par cet accueil, préféra se consacrer à son agence de publicité et ne réalisa aucun long-métrage pendant les années qui suivirent. Ce n’est qu’en 1995, après avoir elle-même mis de côté les fonds nécessaires au tournage, grâce à Eddie Saeta, qu’elle s’essaie à nouveau au cinéma avec Cosas que nunca te dije. Elle choisit alors de filmer hors d’Espagne avec un casting international (Lily Taylor, Andrew McCarthy, Seymour Cassel). Le film s’articule autour d’un chassé-croisé humain dans le droit fil des nouvelles de Raymond Carver. C’est un mélange de vies banales, mais pourtant poignantes, dont les voix s’élèvent pour tenter d’exprimer tour à tour la joie, l’espoir ou le doute. Les louanges de la critique saluèrent cette comédie dramatique sobre, dont l’écriture légère avait su abandonner les quelques lourdeurs inutiles qui embarrassaient le film précédent. Forte de ce succès, Isabel Coixet revient en Espagne pour filmer, en 1998, A los que aman, drame racinien autour d’un triangle d’amours impossibles (Monica Belluci, Olalla Moreno, Julio Núñez), situé dans l’Espagne du XVIIIème siècle. Isabel Coixet filme le sentiment amoureux, mais surtout la douleur, celle du corps et de l’âme. Elle amorce ce qui sera par la suite l’une des thématiques récurrentes de son cinéma : l’expression de la souffrance. En effet, l’émouvant Ma vie sans moi , réalisé en 2003, place la douleur au cœur du récit. Coixet renoue avec les bourgades nord-américaines et met en images le courage et l’abnégation d’Ann (Sarah Polley), une jeune femme de 24 ans, condamnée par un cancer incurable. Mi vida sin mí laisse la mort en filigrane, l’évoque sans toutefois jamais la filmer et cette retenue séduit à la fois la critique et le public. Coixet reprend cette même écriture pudique en 2005, toujours avec Sarah Polley, pour évoquer la torture sans jamais la montrer dans La vida secreta de las palabras. Hanna, jeune réfugiée bosniaque, souffrant d’un exil géographique et intérieur, se barricade sur elle-même jusqu’à ce que, dans une station pétrolière, son destin croise celui de Josef, un grand brûlé aveugle, qui saura peu à peu la faire s´extérioriser. Coixet franchit un pas supplémentaire dans la mise en scène de la douleur et de la thérapie du silence et de la parole. Elle isole l’individu de plus en plus, place le vide comme élément essentiel de son écriture visuelle et le silence comme principale composante de sa poétique sonore. La réflexion sur la place de la voix et de la parole, sur les moyens d’exprimer la souffrance, se retrouvent ensuite en 2008 dans Lovers, adaptation du roman de Philip Roth, La bête qui meurt. Coixet accepte de tourner, à Vancouver, un scénario dont elle n’est pas l’auteur, mais son esthétique cinématographique faite de dits et de non-dits, de solitude surtout, correspond parfaitement au huis-clos amoureux que jouent un vieil universitaire (Bin Kingsley) et son étudiante (Penélope Cruz). Enfin, en 2009, dans son dernier film, Map of the sounds of Tokyo, tourné entre Tokyo et Barcelone, Isabel Coixet se livre à une réécriture subtile des solitudes urbaines autour de variations sensorielles et érotiques. Map of the sounds of Tokyo, construit comme un drame à suspense, évoque la destruction des êtres et leur coupure du monde. Une tueuse à gages (Rinko Kikuchi) doit éliminer l’ancien amant d’une jeune fille car le père de cette dernière le tient pour responsable du suicide de sa fille. L’amour ne se pense que par rapport à la mort, le bruit ne se fait entendre que dans le silence, la couleur ne vibre que grâce au noir.

Parallèlement à ces longs-métrages, Isabel Coixet réalise également des documentaires (Viaje al corazón de la tortura, 2003, La mujer es cosa de hombres, 2009, Aral el mar perdido, 2009) et des courts-métrages (La insoportable levedad del carrito de la compra, 2004, Paris je t’aime, Bastille, 2006, Cartas a Norah, 2006, No me hables de la vida cuando estoy muriendo, 2008), qui sont tous des témoignages de son implication citoyenne et dénoncent des situations sociales, politiques, écologiques très critiques.

Ouvrant à l’international ses castings et ses lieux de tournages, Isabel Coixet ne rejette pas l’Espagne mais, au contraire, souhaite souligner la solitude de l’homme dans un monde de plus en plus anonyme et global. C’est cette préoccupation humaine, alliée à une esthétique qui rend tour à tour hommage à Cassavetes, Wenders ou Wong Kar-Wai, qui lui a valu, film après film, un succès grandissant, une reconnaissance accrue et de très nombreux prix.

Portait proposé par Isabelle Steffen-Prat, Maître de conférences Habilitée à Diriger des Recherches, agrégée d’espagnol.

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