Cinéma espagnol et fantasmes enfantins

N’y aurait-il pas dans le cinéma espagnol un penchant à évacuer la réalité par le fantasme lorsqu’elle se fait insupportable? Et à travers le filtre de regards enfantins ?

Marcelino pan y vino

Fantasme : Production de l’imagination par laquelle le moi cherche à échapper à l’emprise de la réalité- (Petit Robert).

A titre d’exemple on peut considérer trois cas, à différentes époques, de fantasmes enfantins célèbres dans le cinéma espagnol.

1954, Marcelino, pan y vino de Ladislao Vajda. Ce petit garçon abandonné à la porte d’un couvent, recueilli et élevé par les bons moines, qui, dans ce monde clos, finira par trouver un espace de liberté en ouvrant la porte interdite du grenier. C’est vers ce grenier qu’il s’échappe le plus souvent possible fasciné par le grand crucifix qu’il y a découvert et où il finira par être « à tu et à toi avec le Bon Dieu » selon les termes d’Emile Breton (L’Humanité), puisque entre le Crucifié et lui un dialogue s’est engagé… Toutefois ce que E. Breton qualifiait de « niaiseries de Marcelino, pan y vino » a eu une toute autre lecture qui n’a rien de niais. Marcelino, abandonné par père et mère se retrouve livré à l’emprise des moines qui, si bons soient-ils, lui imposent leur règle, celle du couvent, de l’Eglise. Il doit faire ce qu’on lui dit qu’il est bon de faire, un point c’est tout. Lorsque le Crucifié du grenier lui tend la main pour l’emmener ailleurs, on peut en déduire qu’il s’agit de le sauver, de l’aider à « échapper à l’emprise de la réalité ». Or si l’on en croit le témoignage du citoyen Abel Vidal « Se puede decir que la religion y el sistema franquista eran todo uno » on a vite compris le message de Ladislao Vajda.

A l’autre bout de la chronologie Le Labyrinthe de Pan, film de 2006, qui évoque la période de l’après guerre civile : 1944. Une petite fille, Ofelia, rejoint avec sa mère, veuve et remariée, son nouveau mari, le capitaine Vidal, chargé de la répression et de l’extermination des maquis de résistance au franquisme dans un coin d’Espagne perdu au milieu des bois. La petite fille, qui vit à contre cœur cette nouvelle vie, va découvrir, près de la maison où elle habite, un labyrinthe gardé par un faune, ailleurs merveilleux, échappatoire au monde qui l’entoure et qu’elle refuse. Elle le rejoindra de préférence la nuit, bien sûr, car la nuit est le pays de tous les fantasmes. Elle va, ainsi, devenir la princesse d’un royaume fantastique dans lequel, même s’il prend parfois une apparence repoussante, elle a sa place et son rôle à jouer pour « échapper à l’emprise de la réalité ».
« Le Labyrinthe de Pan se déroule en pleine période franquiste et traite donc du fascisme, de son essence même. Pas de manière directe mais plutôt de façon transversale, quelque peu codée… » Guillermo del Toro.

C’est aussi du franquisme dont nous parle le film de Carlos Saura, Cria Cuervos, qui vient se caler entre les deux précédents en 1975.

« Violent réquisitoire contre les familles de la bourgeoisie espagnole franquiste et post franquiste, Cria Cuervos fait de ce microcosme symbolique qu’est la cellule familiale l’incarnation métaphorique de la nation espagnole…L’Espagne franquiste est aux yeux de Saura une société patriarcale qui reste figée, encore fondée sur la triple alliance  de l’armée, de l’Eglise et de la bourgeoisie… » (Ciné-passion).

Saura, lui, n’a recours ni à quelque intervention divine, ni à une échappée vers un monde fantastique. Il se contente de donner à voir la réalité, telle cette grande maison au cœur d’un Madrid bruyant et agité, mais protégée derrière ses murs, sa végétation, ses grilles, où ce qu’il reste de la famille après la mort de la mère puis du père : les trois fillettes, la tante et la grand-mère, vivent dans un fatras de meubles et de bibelots proprement étouffant.

Comme dans la plupart de ses films, il mêle étroitement passé et présent créant ainsi chez le spectateur la sensation d’avoir à faire à un monde extra-temporel, ici celui de la souffrance d’une enfant, Ana, confrontée au monde des adultes fait de trahison et de mort, au monde de la grande bourgeoisie madrilène dont sa famille fait partie. Elle et ses sœurs pour lui échapper se livrent à une sorte de jeu de rôles qui ridiculise et tourne en dérision la société qui les entoure. Cette parodie leur permet, une nouvelle fois, « d’échapper à l’emprise de la réalité ».

Article proposé par Annie Damidot (initialement diffusé dans le n°4 de Salsa Picante 2007, le journal des Reflets du Cinéma Ibérique et Latino-américain).

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Un film de Ladislao Vajda avec Isabel de Pomes, Jose Nieto, Rosita Valero, Juanjo Menendez, Fernando Rey. Sortie le 1er janvier 1954.
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