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Volver : Almodovar et les femmes, une histoire d’amour
Une analyse du cinéma d'Almodovar en tant que "réalisateur de films de femmes" à travers son dernier opus, Volver. Cet article a été publié en premier lieu dans Les Carnets du Studio, la revue/programme du cinéma Le Studio de Tours (37).
Almodovar est un cinéaste homosexuel, ce qui n’est pas toujours confortable, car cette étiquette s’accompagne vite de préjugés, pas forcément homophobes au sens propre, mais pénibles néanmoins et déplacés.
Le cinéaste se voit du coup coller un certain nombre d’étiquettes, ambigües en ce sens qu’elles peuvent être à la fois élogieuses et dépréciatives. En voici quelques-unes : original, excentrique, provocateur… Ces préjugés, Almodovar les a devancés, en plaçant d’entrée de jeu son œuvre cinématographique dans ces registres. Du coup, on n’a plus vu en lui que le cinéaste. L’artiste. Et c’est tant mieux.
Il est un autre poncif qui colle à la peau des homosexuels et qui concerne le rapport à la mère : tous auraient un problème avec leur mère et auraient du mal à s’en libérer. (Ah ! Proust ! ah ! la psychanalyse !) Notez bien que le beauf du coin qui ne jure que par sa mère, qui méprise toutes les autres femmes, et qui nous abreuve de ses « Toutes des p… sauf ma mère » n’est pas accusé de nous envahir avec sa mère. Mais l’artiste homosexuel, lui, court ce risque. Almodovar, quand il s’est senti assez reconnu pour avancer sans risque sur ce terrain difficile a décidé de se confronter au sujet avec Tout sur ma mère.
Et il persiste avec Volver : celle qui revient, c’est la mère, Irène. Une figure emblématique de la mère. Celle qui domine le film de sa présence (sa fille, Raimonda)) est aussi une mère.
Mais les réduire à ce rôle, c’est sans doute passer à côté de ce qui fait la force artistique de Volver : comme beaucoup de films d’Almodovar, Volver est un film sur les femmes. On pourrait presque avancer sans exagération : sur toutes les femmes. Mais il y manquerait Kika, et quelques autres, évoquées dans d’autres films. Dans Volver, la palette est néanmoins très large. La séquence inaugurale le montre : des femmes, rien que des femmes dans ce cimetière ! Avec les thèmes qui leur sont associés par Almodovar : la force de vie, le langage qui véhicule la vie, mais aussi l’autre face de la vie, le cimetière, la mort. Cette force des femmes à affronter la mort au quotidien. Cette force des femmes, chez Almodovar, à assumer toute la vie : joies et peines, plaisir et souffrance, rêve et réalité quotidienne.
Et puis, viennent les figures individuelles. En premier, bien sûr, Raimonda. A elle seule, elle réunit plusieurs types de femmes. La ménagère, d’abord, de milieu modeste, mère de famille, avec son mari chômeur, sa fille adolescente, et les soucis du ménage : faire rentrer l’argent, faire tourner la maison, et cumuler les petits boulots pour faire rentrer l’argent que le mari ne gagne pas. Le tout avec courage. Réduit à cela, le personnage est un cliché facile.
Mais il y a Raimonda la femme qui affronte la réalité d’un meurtre et qui tente de sauver sa fille. Il y a Raimonda qui gère en toute illégalité un restaurant qui ne lui appartient pas, il y a Raimonda qui enterre son mari dans un congélateur. Le personnage sort des normes du réalisme, et devient un personnage de comédie riche en couleurs. Un autre cliché peut-être.
Et puis, il y a une troisième Raimonda : la femme pulpeuse, aux seins généreux (voir le plan en plongée dans son décolleté). Est-ce bien encore Raimonda, est-ce plutôt Pénélope Cruz, peu importe : c’est un hommage aux grandes dames du cinéma italien, Sophie Loren, Léa Massari, ces actrices qui faisaient rêver avec leur corps sensuel, érotique, mais dont le talent était prodigieux (qu’on se rappelle Sophia Loren dans Une journée particulière, par exemple). Cette Raimonda transcende nettement son rôle de mère : elle est la femme, objet de désir, sujet du désir, avec tous les risques que cela comporte dans une société malgré tout phallocratique.
Et on en arrive à la Raimonda la moins « visible », et la plus fragile. Car Raimonda, ce n’est pas seulement une mère, ni une épouse ou une amante : c’est aussi une fille, fille d’une mère qu’elle a perdue, mais aussi d’un père. D’un père qui n’était pas qu’un père : un séducteur, un homme à femmes, qui a vu une femme dans sa fille et qui a commis l’irréparable, le viol et l’inceste.
Dans ce personnage de Raimonda, il y a donc de multiples visages de femmes, ménagère, mère, épouse, personnage de la vie quotidienne ; femme romanesque, femme débrouillarde, femme qui transgresse la légalité, personnage de fiction ; femme de rêve, pulpeuse, sensuelle, femme-actrice, personnage fantasmatique, personnage du cinéma ; et enfin, la femme victime, la femme fragile, en lutte contre le monde inacceptable des hommes prédateurs.
La galerie de femmes continue avec la sœur, Sole, la femme naïve, la femme crédule, mais au cœur généreux, et qui se retrouve capable d’accepter l’inconcevable : le fantôme de sa mère, revenu sur terre, qu’elle héberge chez elle, et à qui elle donne un travail pour l’aider à « vivre ». Il y a dans ce personnage beaucoup d’humour, de tendresse. Almodovar ne s’attache pas seulement aux personnages de mère : Sole semble avoir été mise là pour le rappeler.
Le personnage de Paula, la fille de Raimonda, est le moins fouillé peut-être des personnages féminins. Ce n’est pas encore une femme, elle sort presque de l’enfance. C’est ce qui fait le caractère monstrueux de la tentative de viol de son faux père ! Mais elle a déjà la force des femmes rencontrées chez Almodovar : celle de se défendre, de lutter et surtout de refuser l’inacceptable. Il fallait simplement qu’elle reste encore une enfant, pour que sa mère puisse prendre le relai de cette lutte.
J’ai gardé pour (presque) la fin le personnage d’Agustina, magnifique et énigmatique. Femme à la poursuite d’une mère « disparue », femme résignée mais courageuse, femme simple comme la paysanne qu’elle est, mais qui cache un être riche, complexe, capable de croire aux fantômes sans perdre son bon sens, capable de se battre « déraisonnablement » pour connaître le secret qui entoure la disparition de sa mère : Agustina incarne un type de femme émouvante, intègre et d’une grande pureté d’âme. Elle porte une grande partie de l’histoire sur ses épaules : c’est une femme qui n’est pas mère.
Vient enfin la mère, Irène : le fantôme qui n’en est pas un. Les femmes d’Almodovar, tout emblématiques qu’elles soient, sont de « vraies » femmes, bien ancrées dans leur réalité. Bien sûr, Irène intervient comme mère : elle veut retrouver l’amour de sa fille. Mais elle intervient aussi en épouse bafouée, qui s’est vengée de son mari volage et des souffrances qu’il lui infligeait en le faisant périr avec sa maîtresse dans un incendie criminel. On pourrait dire qu’en tant que femme et épouse, Irène s’est remarquablement défendue même si c’est de manière peu excusable. Mais en tant que mère, elle n’est pas à la hauteur de sa tâche : c’est Raimonda qui comble les lacunes de sa mère. Elle sait, elle, protéger sa fille Paula.
Volver est bien un film sur la mère par certains côtés, mais c’est surtout un film d’amour, au regard magnifique, sur les femmes, diverses, riches, qui représentent la force de vivre. Le monde des hommes, absent, est un monde barbare (les deux pères) ou fade (le jeune homme du film, ou le propriétaire du restaurant). Est-ce si injuste que cela ?
CdP
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