Viridiana - Un film de Luis Buñuel avec Silvia Pinal, Fernando Rey, Francisco Rabal, Margarita Lozano, Victoria Zinny. Drame. Espagne, Mexique. 1961. 1h 30min. Sortie cinéma en 1961 et reprise le 10 juin 2009, sortie DVD le 20 février 2008.
Au moment de rédiger quelques lignes sur Viridiana, le film de Luis Buñuel, on reste quelque peu perplexe avec en tête la question : que dire de plus ? Tout a été analysé, parfois même avec plus de science que n’en aurait souhaité le réalisateur : « je n’ai jamais eu l’intention, affirmait-il, d’écrire un scénario « à thèse » qui démontrerait, par exemple, que la charité chrétienne est inefficace et inutile. Il n’y a que les imbéciles pour avoir ce type de prétention. »
On n’insistera donc pas sur l’historique du film qui marque, après presque trente ans d’absence, le retour en Espagne de Buñuel ; sur le scandale de la Palme d’or à Cannes en 1961 ; sur les clameurs du Vatican et du régime franquiste réunis ; sur son interdiction en Espagne jusqu’après la mort de Franco ; sur les accusations de film blasphématoire qui lui ont été généreusement adressées au nom de la parodie décapante de Cène.
On ne s’attardera pas non plus sur les marottes fétichistes (jambes, pieds, chaussures) du réalisateur ou encore sur l’utilisation dévoyée des symboles religieux. C’est sur quelques images, souvent fugaces, sur des mots saisis au passage que l’on a envie de revenir parce qu’ils ne sont pas « à thèse » et qu’ils sont matière à réflexion.
Dès le générique, la barrière des colonnes, devant la porte hermétiquement fermée du couvent de Viridiana, dit que la caméra va pénétrer dans un monde clos, outrancièrement protégé ; et dès la première image, c’est dans un monde d’ordre où la vie est rythmée par le son d’une cloche que l’on est introduit. Métaphore de l’Espagne franquiste de l’époque qui peut être mise en contrepoint avec la dernière image du film où les maîtres, Jorge et Viridiana, sont assis à la même table que Ramona, la domestique, pour une partie de cartes. Buñuel ouvre ainsi la prison de départ sur un monde sans doute quelque peu libertaire mais aussi plus égalitaire.
A travers tous ses films, Buñuel suit imperturbablement le fil de sa réflexion, invitant le spectateur à prendre part à son cheminement. La scène où Jorge achète à un paysan le chien à bout de souffle qu’il fait courir attaché à sa charrette, bien qu’anecdotique, est assez significative de ce point de vue. Alors qu’il vient de sauver la pauvre bête de l’épuisement, derrière lui passe, sans qu’il la voit, une charrette identique sous laquelle court un autre chien. Inutilité de la pitié et de la charité ? Pas seulement. Façon de dire qu’il ne faut pas se contenter de regarder un de nos semblables sauver un chien perdu, il y en a d’autres dans le monde. A nous de jouer ! Même démarche que lorsque, dans Terre sans pain, l’évocation de la vie à Las Hurdes est interrompue par une information sur le moustique du paludisme. C’est signifier que le problème est connu et qu’il existe des moyens pour y remédier. A nous de jouer !
Il y a ainsi dans ses films des appels, des clins d’œil, des avertissements. Si l’on songe, par exemple, aux présences enfantines dans Viridiana, on peut penser que la petite fille, posée sur un divan qui écarquille d’immenses yeux noirs sur l’orgie des mendiants et leurs dérives lubriques, nous dit en image ce que nous signifie Saint-Exupery quand il évoque « Mozart assassiné ». Quant à la fille de Ramona qui, du haut de son arbre, observe le monde des adultes, sa peur du « taureau noir » qu’elle dit avoir vu, ne renverrait-elle pas au souvenir de l’ami de jeunesse de Buñuel, Federico G. Lorca, le poète assassiné en 1936, qui dans son poème à la mort de Ignacio Sanchez Mejias, l’ami torero, évoquait le « negro toro de pena ». Ignacio, Federico et Viridiana ont en commun leur marche inéluctable vers le destin, à ceci près que dans le cas des deux premiers, c’est une marche vers la mort dont il s’agit. Pour Viridiana, c’est celle du Phénix qui va renaître de ses cendres, à moins qu’elle n’aille d’un enfermement vers un autre. Au spectateur d’en décider !
A cela s’ajoute le thème de la colombe. De même que Lorca fustigeait dans son Ode à W. Whitman les « assassins de colombes », Buñuel nous offre le spectacle assez répugnant d’un des mendiants qui étripe et déplume une colombe. Préfiguration du viol de Viridiana sans doute, mais aussi une évocation au poète assassiné dont l’Espagne franquiste voulait enterrer le souvenir.
Il ne faudrait pas de là passer à voir dans Viridiana un fim social ou politique, un film « à thèse », mais plutôt un désir de débusquer la faiblesse, voire la méchanceté et la bêtise humaines là où elle se nichent. Pas de morale chez Buñuel, aucun manichéisme, les riches ne sont pas forcément méchants et les pauvres forcément bons. Don Jaime, riche propriétaire, peut faire preuve de bonté et préférer la mort au déshonneur, le sien et celui de Viridiana, qu’il renonce à violer, ce à quoi le mendiant qu’elle a recueilli ne renoncera pas. Le groupe des mendiants apparaît d’ailleurs majoritairement repoussant, sournois, menteurs, flatteurs, sans pitié les uns pour les autres.
Si, d’ailleurs, on peut, pratiquement un demi siècle après sa réalisation, voir Viridiana sans avoir le sentiment qu’il a vieilli, c’est probablement parce que, par delà une société donnée à une époque donnée, il tend vers l’universel.
Article proposé par Annie Damidot.