A propos de Luis Buñuel et Terre sans pain

Terre sans pain - un documentaire de Luis Buñuel. Espagne. 1933. 30min. Edition 2 DVD par le CRDP de Lyon en septembre 2008.
Terre sans pain de Luis Buñuel

25/12/08 - Les manifestations organisées en 2000 pour le centenaire de la naissance de Luis Buñuel auraient-elles réveillé un regain d’intérêt pour son œuvre ?
On avait fini par admettre qu’il soit catalogué comme « surréaliste » et rangé sur le rayon correspondant des archives dédiées aux artistes du XXème siècle. S’est-il agité outre tombe pour faire tomber toute étiquette que l’on voudrait lui apposer, lui qui, comme Herzog, honoré en ce moment au Centre Pompidou, aurait pu clamer « J’ai toujours été solitaire et isolé ».
Le fait est que ce qui vient récemment de refaire surface n’est pas d’une veine particulièrement surréaliste. On aurait plutôt envie de parler d’hyper-réalisme tant c’est une réalité exacerbée qui est donnée en pâture au regard du spectateur. Il s’agit de Los Olvidados (à l’exception de la scène du rêve) ressorti cet été en diffusion et, cet automne, du dossier publié par le CRDP de Lyon sur le documentaire Terre sans pain, sous la forme de deux DVD accompagnés de dossiers à imprimer.

Excellent dossier réalisé sous la responsabilité de Florence Coronel avec la participation dense de J. Gerstenkorn et Ph. Roger, tous deux de l’Université Lumière Lyon II, et incluant des interventions de Mercé Ibarz de Pompeu Fabra et de J. L Comolli. Il apporte, pour ainsi dire sur un plateau, des pistes de réflexion pour des enseignants de diverses matières qui, sur l’image comme sur le texte, disposent d’un matériel de choix permettant d’aller vers une pluralité de possibles pour explorer ce documentaire en particulier et le documentaire en tant que genre.
Sur ce dernier point on a un peu l’impression d’atteindre des sommets lors du visionnage d’un fragment d’émission d’Arrêt sur Image au cours duquel un monsieur en délicate chemise rose et une jeune dame épanouie au maquillage hollywoodien discutent âprement avec J.L Comolli pour déterminer la part de la fiction et de la réalité dans le documentaire.
Passons sur la chute d’une chèvre du haut des rochers. Orchestrée. Ou la mort de l’âne attaqué par des abeilles. Orchestrée ou pas. Quelle importance que cela se soit produit avec telle ou telle chèvre, avec tel ou tel âne. Cela s’est produit, cela se produit régulièrement avec une chèvre ou un âne semblable. Point. Sommet du malaise lors du débat sur la scène de l’enfant mort. Il s’avère que le ralenti révèle que l’enfant filmé respire !... Dieux du ciel, quelle imposture ! La vérité de la réalité c’est qu’un enfant est mort, si ce n’est lui c’est donc son frère et le scandale est le même, scandale de la mort d’un enfant, s’entend. L’enfant mort n’est nul part ailleurs que dans les yeux de sa mère, dans son regard absent du lieu et du moment, qui transperce l’espace et le temps, parti vers un ailleurs dont tout spectateur est exclu. C’est ce regard qui fait la couverture du boîtier des DVD.
Mais quel extraordinaire support en cours que ce fragment d’émission ! Cela devrait donner lieu à des débats passionnés.
On est en quelque sorte dans la démarche de Magritte inscrivant sous la représentation picturale d’un chapeau « Ceci n’est pas un chapeau » Non, bien sûr, puisqu’il en est la représentation. Le documentaire n’est pas la vérité puisqu’il en est la représentation.

Le point sur lequel on a envie de prendre un peu de distance serait l’importance donnée à la thèse de Maurice Legendre dont le film serait l’adaptation cinématographique.
Certes, il n’est pas question de nier que cette thèse ait été à l’origine du projet de Buñuel. Lui-même l’a déclaré « je venais de lire une étude complète sur cette région écrite par le directeur de l’Institut français de Madrid, Legendre. Un jour, à Saragosse, je parlais de la possibilité de faire un film documentaire sur ce sujet. Ramon Acin me dit : « Si je touche le gros lot, je te le paye ton film ». Deux mois plus tard il gagna à la loterie et il tint parole. » (cité dans le catalogue de l’exposition de l’Institut Cervantes- 2000)
Il faut prendre en compte le contexte dans lequel, dans les deux cas, l’œuvre a été réalisée.
M. Legendre publie « Las Jurdes : étude de géographie humaine » en 1927. Il est alors directeur de L’Institut français de Madrid. L’Espagne, elle, vit depuis 1923 sous ce qu’il faut bien appeler une dictature, celle du général Primo de Rivera, établie avec l’assentiment du roi Alphonse XIII. Dans ce contexte, il semble évident que M. Legendre, personnage officiel, n’aurait pas pu, sans l’accord du gouvernement, occuper le poste qu’il occupait et on voit mal comment dans une publication sur le sujet choisi pour sa thèse il aurait pu dépasser les limites du politiquement correct. Pour preuve la conclusion tirée de son travail de doctorat « …les Hurdanos, incapables de prendre leur destin en main, n’avaient plus qu’à placer tous leurs espoirs dans l’exercice de la charité. » (E. Larraz dans Le cinéma espagnol des origines à nos jours- 1986).
Buñuel, lui, a réalisé Las Hurdes en avril 1933, qu’il présente comme un « essai de géographie humaine », alors que la République a été proclamée au lendemain des élections du 12 avril 1931. La langue de bois n’ayant jamais été, par ailleurs, son mode d’expression privilégié on peut penser que son observation directe du monde de Las Hurdes a quelque peu nuancé le constat de Legendre. Le mot de « reportage » employé dans le commentaire qui accompagne des images du film indique bien la place donnée à l’observation. Son propos n’était pas prioritairement scientifique, comme logiquement dans le cas d’une thèse, mais plutôt d’engagement dans la dénonciation d’une situation sociale scandaleuse et d’appel à une action pour la changer. Il a d’ailleurs clairement défini lui-même ce que représentait pour lui la réalisation d’un film
« Filmer est un accident, un accident nécessaire pour que les autres puissent voir » ( cité par J.Collet- Enc. Univ. Tome IV). Dès le départ de sa carrière de cinéaste cette volonté était ancrée en lui comme en témoigne sa réaction après avoir vu, à Paris en 1925, Trois lumières de F. Lang, qui a été pour lui une sorte de révélateur « j’ai senti la possibilité pour moi de communiquer aux autres ma façon de comprendre le monde » (idem).
On ne va pas jouer à déterminer le pourcentage de Legendre et celui de Buñuel qu’il y a dans Las Hurdes mais il y a fort à parier que en y regardant de près le second pèserait très fort dans la balance.

Il y a dans le film de Buñuel une volonté de militantisme qui fait la différence avec la thèse de Legendre et qui se décèle au détour de quelques commentaires, par delà leur apparente froideur.
Le caractère insinuant de l’image et/ou du texte transparaît discrètement. L’évocation de la présence d’un ermite, donc de l’Eglise, dans la vallée de Las Batuecas, aux portes de Las Hurdes, suggère une situation quelque peu privilégiée : le bâtiment qui apparaît à l’image semble, comparé aux maisons des Hurdanos, qualifiées de « médiévales », plutôt cossu et la pimpante servante respire la bonne santé, contrairement aux Hurdanos. L’idée se glisse, fugace, qu’il est surprenant que l’on puisse se livrer à la contemplation au milieu d’un tel chaos.
Même sentiment d’insinuation lors de l’évocation du pain distribué par l’instituteur aux enfants qui le mangent sur place…mesure de précaution ! ou encore dans la référence aux « pilus », ces enfants abandonnés confiés aux familles hurdanas contre paiement d’une pension, laquelle fait souvent vivre toute la famille.
Mais nous sommes prévenus, il nous l’avait bien dit…, il s’agit de « communiquer aux autres ma façon de comprendre le monde ».

Au milieu de tout cela il ne faut pas négliger ce que Buñuel a voulu de positif dans sa démarche, même si cela n’est également qu’allusif.
Pour créer une volonté d’implication il faut aussi fournir des éléments qui induisent à penser qu’un changement est possible. C’est le but ultime de Buñuel à travers cette vulgarisation d’un problème scientifiquement traité par une thèse.
Par-ci par-là se glissent de brèves remarques. Petit rappel d’une présence humaine à la préhistoire attestée par des peintures pariétales : donc lieu propice au développement de groupes humains. Insistance sur le fait que la région a été/est riche, la référence à « 200 espèces d’arbres » est là pour en témoigner. Le XXème siècle avec ses moyens modernes devrait parvenir à sortir cette région du moyen âge .Le constat de la destruction par le cours d’eau, salvateur quand il permet d’arroser les cultures, mais destructeur quand il déborde et emporte tout sur son passage, n’est-il pas là pour suggérer que des travaux y porteraient remède ?
Et puis il y a une école au village, la présence de cette école n’est-elle pas, en elle-même, un acte de foi dans un avenir possible. J.L Comolli le dit lors de l’émission Arrêt sur image : « ce que le spectateur construit à partir des images est ce qui fait sens ».
Pour conclure on remarquera (sans avoir l’hypocrisie d’ajouter « avec étonnement » …) qu’en cette fin de première décennie du XXIème siècle ce sont, précisément Los Olvidados et Las Hurdes qui sont ressortis parmi les œuvres de Buñuel. Peter Hoffmann, dans son film documentaire (1h10) Oliva Oliva, tourné à Las Hurdes et sorti le 11/01/2006 a inséré des extraits de celui de Buñuel. Los Olvidados est de nouveau distribué depuis août 2008, et maintenant ce dossier sur Terre sans pain au CRDP de Lyon.
Pour le dire à la manière de…c’est ce que le lecteur lira qui fera sens.

Annie Damidot

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