Fruit « d’un coup de tête » du peintre Antonio López et du réalisateur Víctor Erice, Le Songe de la lumière a tout d’abord été qualifié de documentaire. Le spectateur y trouve en effet le quotidien de l’artiste pendant la création de son œuvre dans une maison apparemment à l´écart de la ville, et pourtant située au coeur de la capitale espagnole.
Jour après jour, pendant près de deux mois, dans un cadre où tout est mesuré au millimètre près, la caméra suit les gestes du peintre. Celui-ci désire réaliser un tableau et prend le cognassier comme modèle. Ce n’est pas tant la lumière du jour qu’il souhaite saisir, mais celle que libère les coings et, avec eux, le souvenir de toute une enfance.
La mise en place de tous les instruments servant le processus créatif nous plonge dans une sorte de rituel, une cérémonie à laquelle Antonio López se consacre avec le plus grand dévouement, agissant à la fois en bon géomètre et en bon architecte. Son travail nous est montré à travers un style épuré, avec une extrême précision et beaucoup de délicatesse. On sent, derrière ce décor dépouillé de tout artifice, la volonté d’effacer autant que possible la présence de la caméra. Il est aisé néanmoins de deviner dans cet effort la maîtrise d’un art aussi subtil que la peinture. Le jeu sur les différentes perspectives, sur la (dis)symétrie et les lignes de fuite, à maints égards proche de la technique d’Ozu, font plonger le spectateur dans un ravissement semblable à celui du peintre.
Le Songe de la lumière n’a rien d’un reportage télévisé ou d’un documentaire au sens formel du terme. Et bien qu´à aucun moment la moindre trace de scénario ne soit palpable, les frontières entre ce genre et la fiction restent floues. Les protagonistes se livrent à nous avec naturel, et ne semblent obéir à aucune norme dramatique apparente. Et si les dialogues sont rares, c’est bien parce que le réalisateur entend faire primer le pouvoir évocateur de l’image. Notre regard est constamment sollicité à travers les multiples prises de vue, l’évocation de l’espace et du temps. Le contraste entre le temps personnel des protagonistes (les visites des parents et amis ou les conversations des maçons) et le temps universel (les nouvelles données à la radio ou la météorologie) laisse libre cours à une réflexion sur l’être humain et son rapport à la nature. Dès l’automne, celle-ci reprend le dessus sur l’œuvre d’Antonio López et l’oblige à renoncer à son tableau. Aussi, va-t-il faire une nouvelle tentative, changeant de méthode — le crayon se substitue à la peinture —, toutefois conscient qu’il lui sera désormais impossible de capter cet instant magnifique où le soleil illumine le cognassier. L’arrivée du printemps annonce quant à lui l’idée d’un éternel recommencement sur lequel l’homme ne peut agir et les fruits, blets, restés par terre, cèdent leur place aux bourgeons qui percent déjà.
Mêlant habilement touches d’humour et profondes méditations sur l’homme, Víctor Erice atteint le sublime grâce à la finesse et à la perspicacité de son art. Filmant toujours avec retenue des scènes « banales » de la vie de l’artiste, il parvient à nous offrir deux heures de pur émerveillement, un prodige du cinéma espagnol sur un thème qui lui est cher : la fugacité et l’esprit insaisissable du temps.
Article proposé par Marta Martinez Valls.
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