Bach est partout, mais Portabella n’y est pas

Portabella signe là un film pavé de bonnes intentions, mais qui n’est pas habité par la musique et qui ne présente pas vraiment d’unité cinématographique convaincante. On n’apprend rien sur Bach ni sur sa musique et aucun point de vue original n’est développé sur les rapports entre cinéma et musique.

Le Silence avant Bach - un film de Pere Portabella avec Àlex Brendemühl, Feodor Atkine, Christian Brembeck, Daniel Ligorio, Georg C. Biller. Drame. Espagne. 2007. 1h 42min. Sortie cinéma le 19 novembre 2008.
Le Silence avant bach - un film de Pere Portabella

Dans une époque ou le cinéma ne peut s’empêcher de toujours raconter des histoires, le film de Portabella nous rappelle que le cinéma consiste avant tout à filmer ce qui se passe devant l’objectif d’une caméra. L’œuvre a donc un caractère expérimental qui ravit le premier quart d’heure, mais qui lasse bien vite par manque de liaison véritablement solide avec le sujet. Portabella ne rentre pas dans le cliché du biopic et s’attache avant tout aux résonances de l’œuvre de Bach dans la société en s’intéressant aux milieux musicaux, mais également aux autres domaines artistiques et sociaux. On entend Bach au piano mécanique, à l’harmonica, à l’orgue, à l’épinette, par une vingtaine de violoncelles dans un métro, par une chorale ou par toute une école de jeunes pianistes… Le spectre de Bach semble être partout même dans les harmoniques que produit un accordeur de piano en travaillant sur l’instrument, dans les librairies et aussi dans les couches plus laborieuses de la société : sa musique appartient à tout le monde. Le propos est donc de dire qu’interprété de toutes les manières Bach reste Bach et que sa musique tient en équilibre telle une architecture sonore comparable aux édifices religieux complexe que sont les cathédrales.
Portabella veut très certainement faire partager son amour du compositeur. Il est très louable de sa part d’exposer l’idée que chacun peut s’approprier sa musique même si cela demande souvent un indéniable effort. Cependant il rate son sujet. À travers certains propos, il déifie carrément le compositeur ce qui ne rend pas vraiment justice à la foi sincère et humble du musicien qui, bien que bon vivant, mettait sa musique au service de l’exaltation du divin. De plus, il veut faire du compositeur un grand innovateur et cela est très contestable sur le plan musicologique. La musique de Bach n’était pas la plus moderne de son temps, mais il a su porter à la perfection la pratique de quelques instruments et exploiter les possibilités architecturales du contrepoint pour allier rigueur et passion et les porter à leurs plus hautes cimes. Mais, le film de Portabella, contrairement à la musique de Bach, présente une architecture qui ne tient pas debout. Les scènes et les plans s’enchaînent sans véritable unité et sans constituer non plus un ensemble de courts-métrages réunis par un fil directeur.
On est assez vite lassé par cet enchaînement de scènes décousues qui n’hésite pas à exposer les clichés les plus éculés sur la musique du compositeur. Un libraire déclare de manière péremptoire que « sans Bach, Dieu serait diminué » tandis que son ami lit un texte où il est question d’un monde musical inaudible avant Bach, car n’ayant pas connu les chefs-d’œuvre du maître. S’il est vrai que le sentiment religieux (de l’occident chrétien) doit beaucoup au compositeur, il est en revanche assez excessif (voir idiot) de déclarer qu’avant Bach, il n’y a pas grand-chose. Autant dire qu’il n’y avait rien avant les cathédrales et, passer sous silence trois mille ans d’architecture égyptienne, gréco-romaine, asiatique… Bach est certes un monument, mais avant lui il y a eu d’autres monuments : Machaut, Marin Marais, Roland de Lassus, Diego Ortiz, Monteverdi, Couperin, Vivaldi… et certains d’entre eux ont loué Dieu avec tout autant de ferveur et de beauté que Bach. La musique de Bach est certes magnifique, mais on ne voit pas en quoi elle devrait être placée au-dessus de celle des autres. On a l’impression que Portabella veut porter aux nues la figure du compositeur par des scènes poussives et sans plus de justification que son goût personnel. La relation à la musique qui se veut sensuelle est, par ailleurs, assez mal filmée et devient complètement ridicule quand il met en scène l’exécution d’une suite pour violoncelle par une jolie fille en peignoir, à moitié dénudée. Il tombe vraiment, à ce moment, dans le romantisme artistique de série Z.

Aurélien Nantois.

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