Le parti pris des choses filmées

Ana vit avec ses parents et sa sœur Isabel au cœur de la pauvre Castille des débuts du franquisme. Une lourde épreuve l’attend. Loin des mièvreries acidulées habituellement associées au monde de la très jeune enfance, Erice présente ici un véritable conte en forme d’hommage au cinéma. Un film épuré, révolté, grave et sensitif.

L'Esprit de la ruche - un film de Victor Erice avec Ana Torrent, Isabel Telleria, Fernando Fernan-Gomez, Teresa Gimpera, Ketty de la Camara, José Villasante. Drame. Espagne. 1973. 1h 38min. Réédition au cinéma le 6 février 2008, sortie DVD le 19 novembre 2008.
L'Esprit de la ruche de Victor Erice

Il était une fois dans un petit village de Castille vers 1940. L’esprit de la ruche commence comme un conte et c’en est un. Il ne correspond pas à l’idée que la société de consommation actuelle se fait du conte : scénario à l’eau de roses d’une jeune fille passant à l’âge adulte en rencontrant le prince charmant. C’est un conte véritable. Une histoire simple, au milieu d’un décor si fruste qu’il prend un caractère intemporel et l’épreuve cruelle d’une petite fille, Ana, qui constitue l’une des plus difficiles de la vie : la découverte de la violence humaine à travers l’injustice de la mort..

Il y a trois type de mort dans ce film que l’on perçoit à travers les yeux des enfants : la mort fictionnelle de la créature de Frankenstein et de la petite fille du film, la mort fantasmée et jouée dans la réalité, et la mort bien réelle. Les morts de la créature et de la petite fille sont fictionnelles, mais elles contiennent assez de réalité pour qu’Ana pose les bonnes questions. Pourquoi la créature tue la petite fille ? pourquoi les hommes tuent la créature ? Elle sait donc ce qui se passe mais elle veut savoir pourquoi cela arrive. Parallèlement à la projection du film, le père d’Ana observe sa ruche de verre, il décrit l’esprit de la ruche, comme étant celui d’une indifférence totale de la multitude des abeilles à l’égard de la mort de quelques individus. Il précise ensuite que face à cette indifférence, quelqu’un à qui il montrait sa ruche de verre s’est détourné du spectacle en proie à une « triste épouvante ». L’esprit de la ruche pourrait être métaphoriquement celui de la communauté humaine. Le commentaire sur la ruche est raccordé à un plan des deux sœurs qui dorment se terminant sur Ana. Ce qui laisse à penser que c’est Ana qui a pu avoir la réaction évoquée plus haut.
Le cinéma d’Erice est dépouillé, mais l’essentiel de l’intrigue est posé. Elle ne veut pas savoir ce qu’est la mort (comme Ponette dans le film de Doillon, autre grande œuvre sur l’enfance et la mort) mais pourquoi on tue. Elle se montre incapable de l’indifférence des adultes qui l’entourent ; et c’est une autre mort, provoquée par ce monde des adultes et faisant une irruption brutale dans son quotidien, qui la conduira à la plus intense mélancolie et à la plus sincère révolte.

C’est là que l’art d’Erice atteint des sommets qui font oublier la « simple maîtrise » de l’outil cinéma. Il se montre attentif à toutes les réactions d’Ana, il filme au plus près des impressions et des sentiments. Il dévoile, avec la plus grande délicatesse, la grande âme d’une petite fille portant un fardeau que l’on jugerait trop lourd pour un être si petit. Il retrouve la magie du cinéma, de l’image sur pellicule. Il filme les choses et les acteurs pour faire naître une idée ou plus simplement ici un sentiment inexprimable autrement. Il touche à l’essence même de l’art qui est de ne pouvoir s’exprimer que par la forme. Le spectateur vibre avec Ana lors de la projection exceptionnelle, parce que rare, du film d’horreur. Mais l’aspect le plus fort du film est que nous l’accompagnons dans la réalité de son épreuve et de son retour à la vitalité, nous retrouvons avec elle la pureté et la puissance des impressions de l’enfance. Erice réalise ce tour de force avec une économie de moyens qui ne fait que servir le film, il n’y a presque pas de musique, peu de dialogues et Ana chuchote à peine quelques mots faisant vibrer le silence. La fiction d’Erice est un mensonge vrai qui redonne de la poésie aux choses et à l’idée même de réalité.

Aurélien Nantois

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