Une critique contre la violence du dogme

Agora - un film d'Alejandro Amenabar avec Rachel Weisz, Oscar Isaac, Ashraf Barhom, Max Minghella, Rupert Evans. Drame. Etats-Unis, Espagne. 2008. 2h 06min. Sortie cinéma le 6 janvier 2010.

LE BESOIN DE CROIRE

Alejandro Amenabar situe son dernier film à Alexandrie à une période charnière de l'histoire : le tournant des IVe et Ve siècles. Cette cité sous domination romaine, premier port d'Egypte et pôle culturel majeur de Méditerranée, voit alors son équilibre bouleversé par l'imposition du christianisme. Le film s'intéresse aux tensions religieuses entre païens, chrétiens et juifs par le biais d'Hypathie (Rachel Weisz), célèbre mathématicienne, philosophe et astrologue. Sa mort atroce par lynchage ainsi que la destruction de la grande bibliothèque marqueront le déclin de l'école d'Alexandrie.

La plus grande qualité d'Agora est de choisir cette femme comme héroïne, une femme qui a foi en la raison. Hypathie aime la science avec une passion aussi irrationnelle et convaincue que peut l'être la croyance en Dieu. Elle est vouée au savoir comme d'autres sont voués à une divinité. Plutôt que d'opposer une religion mystique à un savoir scientifique froid, Amenabar respecte ainsi ce besoin de croire qu'il y a en chacun de nous.

Sa critique se dirige plutôt contre la violence du dogme, contre la manipulation des esprits et la négation de l'identité qui accompagne tout fanatisme, lorsque la religion devient conflit de pouvoir et oublie le sacré. La science, qui semble dépourvue de cette subjectivité, touche plus facilement à la pureté. Hypathie l'astrologue a les yeux tournés vers l'infini de l'univers, ce qui l'amène naturellement à se questionner sur la condition humaine. Dans Agora, la religion se cantonne donc à un débat terrestre tandis que la science permet d'atteindre l'au-delà.

Hypathie agit comme une prophétesse qui pressent l'existence de vérités avant de les prouver. Secrètement admirée par son esclave (Max Minghella), elle fait passer sa recherche d'absolu avant son mari (Oscar Isaac) qui accède pourtant au rang de préfet d’Alexandrie. Alejandro Amenabar fait ainsi le pari risqué de décrire à la fois le combat d'une femme, sa vie sentimentale, une page de l'histoire de l'astrologie tout en proposant une critique de la religion elle-même inscrite dans un contexte plus général de conflits entre différents pouvoirs.

SUJET AMBITIEUX, REALISATION TIMIDE

Alejandro Amenabar cherche à critiquer la religion sans offenser les religieux. Son approche consiste à une prise de recul nous incitant à prendre conscience de la futilité d'une violence utilisée comme arme pour imposer des idées. Ce point de vue est concrétisé par un mouvement de caméra souvent répété lors des scènes de combats qui consiste à nous éloigner brusquement de l'action pour nous élever au dessus des rues, de la ville, du pays, jusqu'à contempler la terre depuis l'espace, petite boule bleue d'où nous parviennent les cris étouffés des combats humains. Cette mise à distance de l’activité terrestre pour favoriser la réflexion est un procédé qui semble plus relever de la naïveté que de la prétention. Celle de croire que l’on peut étudier l’humain en dehors d’un point de vue humain.

Le film cherche à éviter le piège qui consiste à condamner théoriquement la violence tout en la montrant avec complaisance. Le grand spectacle est ainsi interdit par la distanciation critique. Les scènes d’action pourtant nombreuses ne semblent pas être le coeur du film. Celui-ci repose avant tout sur des discussions théologiques ou des théories astrologiques à la fois trop simplifiées et trop compliquées. D’autant plus que nous en connaissons le résultat : la terre n'est pas le centre de l’univers mais décrit une ellipse autour du soleil. 

Agora a du mal à maintenir l’équilibre entre distance critique et empathie nécessaire, histoires intimes et conflits religieux. Quant à la reconstitution historique, elle semble à l'inverse trop bien équilibrée et nous rappelle le danger des films à l'identité visuelle très forte. Les couleurs respectent rigoureusement une gamme de tons, pas un détail ne détonne de l'ensemble. Le film est esthétiquement propre et la mort même d'Hypathie y est édulcorée par rapport à sa réalité historique.

UN FILM HOLLYWOODIEN

Agora est certainement le film le moins espagnol de son réalisateur. Même s’il se dit éduqué par le langage cinématographique américain, Alejandro Amenabar n'en reste pas moins espagnol. Jusqu'ici, il n'avait jamais nié cette part de lui-même. Chacun de ses films précédents respirent l’âme de son pays, cet ancrage participant d’ailleurs à leur qualité.

Dans son premier film, Tesis, il parvient à adapter efficacement les codes des thrillers américains à la culture espagnole universitaire. Dans Ouvre les yeux, il tire pleinement partie du décor que lui offre la capitale. Le caractère même du personnage principal (Eduardo Noriega), un peu macho et assez imbu de lui-même, est typique de la jeune petite bourgeoisie madrilène. Son troisième film, Les autres, pourrait paraître moins espagnol car l'action se déroule à Jersey, l’actrice est Nicole Kidman et le financement en partie américain. Pourtant, il s’inspire peut-être encore plus profondément d’une mentalité espagnole souterraine marquée par la peur, le secret et l’oppression religieuse. L’influence de grandes oeuvres telles que Cria Cuervos de Carlos Saura ou L’esprit de la ruche de Victor Erice se fait sentir, des films sombres où les enfants se confrontent aux mystères des adultes et de la mort. Enfin, dans Mar Adentro, il respecte une autre facette de l’Espagne car il l’aborde dans sa diversité régionale et dresse en toile de fond le portrait de la Galice. Dans un pays où les spectateurs ne sont familiers ni des versions originales ni des sous-titres, il ose y mêler le castillan, le catalan et le galicien.

Difficile de trouver les symptômes d’une mentalité ibérique dans Agora, le film n’est ni espagnol, ni bien sûr égyptien ou même américain, mais hollywoodien. La personnalité d’Amenabar est enfouie sous le poids du décor, de son propre scénario et peut-être également de l'angoisse de ne pas respecter un passé que l’on connaît pourtant mal.  

Lui qui s'amuse habituellement à transgresser les codes des différents genres cinématographiques les respecte ici à la lettre. Sa personnalité affleure dans certaines scènes mais sans jamais oser cette inventivité dont il a souvent fait preuve. La perfection visuelle du film semble un frein à sa créativité qui s'est   perdue dans la lourdeur technique. Espérons qu'il ne s'agisse pas d'un tournant dans la carrière d'Alejandro Amenabar qui nous offrirait alors des grosses productions lisses et sans faille.

Critique proposée par Daniel Touati.

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