« Conforter le secteur indépendant, c'est garantir la diversité au cinéma. »

10/10/09 - Mima Fleurent est responsable de la société de distribution Colifilms à qui l'on doit la découverte en France de Pedro Almodovar, Julio Medem et Fernando León de Aranoa. Nous l'avons interrogée sur son parcours et sur certaines évolutions inquiétantes du secteur cinématographique au regard de la diversité de l'offre.

Mima Fleurent - Cinespaña 2009 - Photographie : Laure Delmas

Vous avez créé Colifilms en 1986 avec l'idée de distribuer des films espagnols et du cinéma indépendant venu du monde entier. Quelle est l'origine de cette démarche ?

J'ai commencé ma carrière aux Films Molière, un distributeur qui a sorti tous les films de Carlos Saura du milieu des années 70 : Cria Cuervos, Pepermint frappé, Mama cumple cien años... Puis, j'ai dirigé pendant 6 ans plusieurs salles de cinéma à Rennes pour le compte de la Soredic, devenu aujourd'hui Cinéville. Dans le même temps, les Films Molière ont disparu. Le cinéma espagnol n'avait de ce fait plus d'accès au territoire français alors même que la production restait de très bonne qualité. J'ai donc créé Colifilms pour continuer à distribuer en France des films espagnols.

Comment choisissez-vous vos films ?

J'ai toujours fonctionné par coup de cœur. J'aime particulièrement la sincérité des premiers films. Il y aussi une question financière. Si le réalisateur connaît un certain succès, je sais que ses prochains films m'échapperont parce que d'autres distributeurs beaucoup plus puissants viendront s'immiscer dans la partie. En même temps, je sais qu'il y aura toujours des premiers films intéressants ou des réalisateurs « passés de mode » qui continueront à m'émouvoir.
Si on prend l'exemple d'Almodovar, je me suis occupé de la sortie de trois de ses films, Qu'est ce que j'ai fait pour mériter ça, Dans les ténèbres, Le Labyrinthe des passions et j'avais pré-signé pour Femmes au bord de la crise de nerf. Ce film a été présenté au Marché du Festival de Cannes et la Fox a proposé deux millions de francs. Il y a vingt ans, cela représentait une somme énorme à laquelle je ne pouvais surenchérir. C'est comme cela que ce film est entré en France par les portes de l'Amérique, avec le succès que l'on connaît.

Vous êtes une distributrice qui défend la diversité de l'offre et le cinéma indépendant. Est-ce que cette diversité est menacée par les bouleversements dans le secteur de l'exploitation cinématographique (multiplexes, cartes illimitées) ?

A l'arrivée des multiplexes, on nous a dit que l'offre s'en trouverait élargie. Cela n'a pas été le cas, au contraire. Les « gros films » sont sortis sur un nombre plus important de copies, monopolisant les nouvelles salles. Les « petits films » ont donc toujours les mêmes difficultés à sortir.
Ce sont des salles comme Utopia qui font véritablement vivre le cinéma indépendant. Vous n'entendrez pas un seul de mes confrères dire qu'il est mécontent de leur travail. Pourtant, ce modèle merveilleux d'exploitation est l'exception qui confirme la règle. Si les autres exploitants indépendants avaient suivi la politique d'Utopia, ils ne seraient certainement pas aussi fragiles aujourd'hui. On se retrouve donc dans une situation terrible où l'espace pour les films pointus et difficiles se réduit.

Qu'en est-il du côté de la distribution ?

L'arrivée il y a une dizaine d'années de distributeurs liés à des groupes télévisuels (TFM et SND) a profondément modifié le secteur de la distribution. Une des premières conséquences est l'augmentation du prix d'achat des films. Les distributeurs indépendants ne peuvent pas faire face à cette concurrence et beaucoup de bons films leur échappent. Mais comme nous sommes de grands optimistes, nous savons qu'il y aura toujours des premières réalisations ou des ovnis qui seront à notre portée.
Autre conséquence de l'arrivée de ces nouveaux acteurs, la multiplication des sorties techniques. Les distributeurs liés aux grandes chaînes disposent d'un couloir direct de diffusion de leurs films à la télévision. Un certain nombre de films sortent au cinéma avec pour objectif réel un passage en télévision. Bien souvent le long métrage ne reste qu'une semaine à l'écran et sur peu de copies. La sortie cinéma est donc délaissée et le film ne bénéficie pas de l'appui que pourrait lui apporter un distributeur indépendant.

Par le vote de la « Ley del cine » en décembre 2007, le législateur espagnol a introduit, fait unique en Europe, la notion de producteur et de distributeur indépendant. Une mesure que vous souhaiteriez voir adoptée en France. Pour quelles raisons ?

Derrière cette idée, il y a la possibilité de revendiquer auprès du CNC un soutien et des aides en faveur du secteur indépendant au nom de la diversité de l'offre. Conforter le secteur indépendant, en assurer sa viabilité économique, c'est garantir la diversité au cinéma.

Propos recueillis par Thomas Tertois lors de l'édition 2009 du Festival du Cinéma Espagnol de Toulouse, Cinespaña.

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