"Un des grands plaisirs de l'interprétation est de pouvoir évacuer la part la plus venimeuse, la plus insoupçonnée, cette part mauvaise, noire et cachée"

Le 8 mars dernier, l'association Españolas en Paris rendait hommage à l'actrice madrilène Marisa Paredes, grande figure du cinéma espagnol qui a marqué la culture de ce pays depuis les années 1960 (voir son portrait). Elle a accepté pour l'occasion de répondre aux questions des journalistes réunis à l'Institut Cervantes de Paris qui l'ont interrogée sur les relations qu'elle entretient avec ses personnages et ses réalisateurs.
Marisa Paredes est en ce moment à l'honneur du Festival du Cinéma Espagnol de Nantes.

Garda Gurgel : Vous avez énormément travaillé. Vous êtes surtout connue pour vos collaborations avec Almodovar. Mais j'aurais voulu que vous nous parliez d'autres réalisateurs qui vous ont marquée, qui vous ont apporté des choses…

Marisa Paredes : Presque tous les réalisateurs t'apportent quelque chose mais, si je dois parler de ceux qui m'ont profondément marquée, je dois évoquer Agustí Villaronga, le premier réalisateur de cinéma qui m'a offert un rôle important. C'est avec lui que j'ai découvert avec certitude que je pouvais réellement faire du cinéma. Jusqu'ici, j'avais travaillé au théâtre, à la télévision, dans de très bonnes adaptations de romans et j'avais joué de petits rôles au cinéma. Mais, de par mon physique "peu espagnol", je n'avais jamais eu de personnage aussi grand. C'est avec le film d'Agustí Villaronga, Tras el Cristal, emblématique pour moi et pour le cinéma espagnol, que j'ai découvert cette possibilité. Je dois également parler d'Arturo Ripstein, réalisateur mexicain avec qui j'ai fait deux formidables films, Carmin profond et Pas de lettre pour le colonel. Je pourrais aussi évoquer Raoul Ruiz qui a une vision sur le cinéma totalement différente. Je n'ai pas la filmographie sous les yeux... (Rires)

(José-Maria Riba, organisateur et programmateur de l'association "Españolas en Paris" assis à côté de Marisa Paredes, lui cite d'autres cinéastes : Schmid, Gitaï…).

Oui, Manuel de Oliviera, Edgardo Cosarinsky... Philippe Lioret, un des premiers réalisateurs français avec qui j'ai collaboré. Daniel Schmid, avec qui j'ai joué le rôle de Sarah Bernard. Evidemment, je ne peux oublier Almodovar. C'est par lui que mon travail a été connu dans le monde entier et je serais bien ingrate si je ne l'évoquais pas.

Daniel Touati / Cinespagne.com : Quelles sont les principales qualités que vous avez pu observer chez les grands réalisateurs ?

MP : Fondamentalement, je crois que les réalisateurs aiment les acteurs. C'est à partir de cette relation que l'on peut aller le plus loin possible, comme en amour. Les bons réalisateurs sont capables d'extraire des acteurs le meilleur d'eux-mêmes, en les poussant jusqu'aux limites du risque, de l'âme, sans que cela signifie quelque chose de morbide ou de sadique, même si cela se confond parfois. Les meilleures personnes avec qui j'ai travaillé sont celles qui m'ont fait découvrir des choses cachées en moi et c'est précisément ces choses que j'ai pu offrir au spectateur.

Pierre Gaffié / Radio protestante : Vous venez de dire que les bons réalisateurs arrivaient à faire découvrir aux acteurs des choses qu'ils ignoraient sur eux-mêmes. Si ce n'est pas trop indiscret, qu'avez-vous découvert sur vous-même ?

MP : …

Pierre Gaffié : Vous pouvez prendre un joker et ne pas répondre.

MP : Oui, oui, ça c'est une question sadique (Rires). J'ai découvert que j'avais en moi une dimension si profonde et si douloureuse que je voulais l'oublier. Parce que, s'il y a bien quelque chose que je ne veux pas montrer, c'est le pessimisme de la vie, ce que tout le monde pense souvent, que la vie est dure, parfois très noire et bien évidemment très douloureuse. J'ai toujours voulu, non pas cacher cet aspect-là, mais plutôt le fuir. Le cinéma me permettait de le montrer et même plus. Toutes ces choses qu'on ne peut pas être, qu'on ne veut pas être, cette part sauvage, la plus sale, la moins agréable, le cinéma me permet de l'assumer. C'est un des grands plaisirs de l'interprétation. Pouvoir évacuer la part la plus venimeuse, la plus insoupçonnée, cette part mauvaise, noire et cachée.

Pierre Gaffié : Est-ce que qu'il vous est déjà arrivé de prendre conscience plusieurs années après qu'un réalisateur avait su voler quelque chose en vous sans que vous vous en rendiez compte sur le moment ?

MP : Je crois qu'il y a toujours une forme de conscience dans l'inconscience lorsqu'on travaille. Du moins, c'est ma manière de travailler. Par contre, ce qui est à chaque fois nouveau, c'est ce que ton jeu produit chez les autres. C'est cela qui surprend. Tu donnes, tu fais, tu approfondis ce qui arrive au personnage à partir de ta propre personnalité. Mais, il est impossible de prévoir jusqu'à quel point ce que tu fais transmet aux spectateurs des sentiments partagés.

Alvaro del Rio / Radio Onda Cero : L'association "Españolas en Paris" vous rend hommage en projetant La Fleur de mon secret. J'aimerais savoir si vous gardez un souvenir spécial de ce film et si vous considérez le personnage de Leo comme l'un des plus riches que vous ait offert Pedro Almodovar.

MP : Evidemment, Leo est une part très importante de Pedro. Je pense qu'à partir de La Fleur de mon secret, il a trouvé une nouvelle voie. Il s'exprime beaucoup à travers ce film. C'est une histoire qui le touche intimement, qu'il devait faire à ce moment-là. Pourtant, à cette époque, les spectateurs habituels de Pedro auraient aimé qu'il fasse autre chose. Plus exactement, ils auraient aimé qu'il fasse la même chose mais d'une autre manière. Quand est sorti La Fleur de mon secret, le film leur a paru trop dur et désespéré. Pour moi, c'était une responsabilité énorme et aussi un plaisir énorme, justement parce que je savais ce qu'il y avait derrière. Je le pressentais, même s'il ne m'en parlait pas explicitement. Je vous donne un exemple très précis pour que vous compreniez. Dans une scène, Leo se réveille et voit par la fenêtre une affiche gigantesque placardée sur un immeuble de la place de Callao. Cette affiche parle d'Amanda Gris (dans le film, Leo écrit des romans à l'eau de rose sous le pseudonyme d'Amanda Gris), c'est-à-dire de cette double personnalité qu'elle a en elle. Et moi, j'ai fait cette scène avec le pull de Pedro Almodovar. Il m'a passé son pull de couleur bleu et m'a dit : "Tu portes ça". Cela montre à quel point ça le touchait. La Fleur de mon secret représente beaucoup pour moi. Ce n'est pas un des films les plus connus de Pedro. Cependant, les personnes que j'ai rencontrées et qui aiment ce film, l'aiment plus que tous les autres. Ils m'ont dit : "C'est le meilleur film de Pedro et ta meilleure interprétation". Cette attitude se retrouve autant chez les jeunes, ce qui est surprenant, que chez des personnes plus mûres, car, s'il y a bien un film qui parle de désamour, de désespoir, de non-rencontre amoureuse et de solitude, c'est celui-ci. Ce sont des thèmes qui touchent tout le monde. Beaucoup se souviennent d'une phrase qui est devenu un leitmotiv : "Y-a-t-il une possibilité, aussi mince soit-elle, de…"

Alvaro del Rio : …de nous sauver toi et moi."

MP : Vous voyez ! (Rires) C'est une phrase qui est devenue emblématique du film. Lorsque cela arrive, cela signifie qu'il se passe quelque chose de très important. C'est comme "Il nous restera toujours Paris" ou "Je crois que c'est le début d'une grande amitié" à la fin de Casanova. Quand les phrases d'un film restent dans l'inconscient du public, c'est qu'elles peuvent exister pour toujours.

Pierre Gaffié : Je voudrais vous poser une question sur votre manière de travailler mais ce n'est pas une question sadique (Rires). Dans un texte que j'ai lu, le comédien Sergio Castellitto expliquait la manière dont il préparait et réfléchissait à ses rôles. Il disait que face à un nouveau personnage, il avait de suite une première idée et que son travail consistait à gommer celle-ci parce que c'était souvent un cliché. Son travail consiste donc à casser ses propres intuitions. Etes-vous un peu comme cela ou bien est-ce la première impression qui est la meilleure lorsque vous découvrez un scénario ?

MP : Cela dépend. Il y a des moments où l'on se sent vraiment pris par le personnage à la première lecture. Mais, il est certain qu'il existe un risque de rester à un niveau superficiel. La plupart du temps, il faut évacuer cette première impression, la mettre de côté pour aller plus loin et voir les choses d'une autre manière, pour passer au deuxième niveau de lecture, puis au troisième, puis au quatrième... parce que la première impression est la plus facile et qu'il faut chercher ailleurs. Mais tout cela a beaucoup à voir avec le réalisateur. En effet, tu peux avoir une idée du personnage, tenter de trouver un accord avec le réalisateur mais lui te fait découvrir qu'il ne faut pas aller dans cette direction et il t'explique qu'il voit le personnage d'une autre manière. C'est à ce moment-là qu'il découvre des choses en toi que tu ignorais. C'est un cercle.

Daniel Touati : Vous avez interprété, au théâtre, à la télévision et au cinéma, de très nombreux rôles. Cependant, y a-t-il un genre de personnages que vous n'auriez pas encore joué et que vous aimeriez interpréter ?

MP : J'aimerais beaucoup jouer la femme panthère (Rires). J'aimerais être espionne. Il y a de très nombreux personnages qui me plairaient car chaque rôle te fait découvrir des choses. Le fait même d'être un personnage t'oblige à entrer dans des mondes que tu ne connais pas toujours. J'ai eu la chance de faire de très bons personnages parce qu'il y avait de très bons auteurs. Les bons auteurs créent en général de bons personnages. Les grands auteurs comme Shakespeare, Ibsen, Tchekhov, Lorca, Lope de Vega pour citer les plus classiques. Et ceux un peu moins classiques, Tennessee Williams, Arthur Miller, Jean Genet… Les personnages que j'aime sont surtout liés à l'environnement dans lequel ils évoluent, c'est-à-dire l'œuvre mais aussi la forme que va donner le réalisateur à cette œuvre. En un mot : la mise en scène.

Propos recueillis et traduits par Daniel Touati.

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Portrait Si la Madrilène tutoie le cinéma dans les années 60-70 sous la direction de Fernando Fernán Gómez, Jesús Franco, Fernando Trueba ou encore Emilio Martínez Lázaro, c’est avec un premier film osé et violent qu’elle crève l’écran dans Tras el cristal.
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