"C’est aussi ça le travail de mémoire : que toute une nation puisse perdre cette peur, débattre et s’autocritiquer"

Interview de José Luis Peñafuerte qui revient sur le processus de création des Chemins de la mémoire et sur le mouvement de réhabilitation de la mémoire des victimes du franquisme.

Les Chemins de la mémoire (Los Caminos de la memoria) - Un documentaire de José-Luis Peñafuerte avec la particpation de Francisco Etxeberría, Emilio Silva, Jorge Semprún, Marcos Ana, Natividad Rodrigo, Marisa Paredes. Documentaire. Belgique, Espagne. 2008. 1h 36min. Sortie cinéma le 16 mars 2011.
Le réalisateur José Luis Peñafuerte

Quelles difficultés ou, au contraire, quelles aides as-tu rencontrées au cours du tournage ?

J’ai été d’emblée soutenu par la Direction des Archives du gouvernement espagnol. Je pense que ma position de petit-fils d’exilés, la confiance par rapport à mon film Niños, et le fait que je ne vive pas en Espagne, amenaient une certaine objectivité. Beaucoup de grands travaux porteurs d’objectivité sur les faits sont venus de l’étranger : par exemple Mourir à Madrid de Frédéric Rossif, film méconnu en Espagne (car censuré), ou Land and freedom de Ken Loach, qui a suscité des réactions vives. C’est toujours plus difficile de parler de l’intérieur.
Sinon j’ai plutôt ressenti des messages implicites, comme ‘Attention, ne va pas trop loin là-dedans’ et ‘Pourquoi rouvrir les blessures ?’. Ce qui prouve bien que c’est encore douloureux. Plus anecdotiquement, lors du tournage du rassemblement fasciste à la Valle de los Caídos (le mausolée de Franco), on a très vite senti qu’on ne pouvait pas émettre ne fut-ce qu’une réaction physique, instinctive, comme un clignement d’yeux... Il y avait une véritable violence animale autour de nous, une situation qui pouvait très vite déraper.

Selon quel principe as-tu eu recours aux images d’archives ?

Quand on accède à cette grande quantité de matière comme je l’ai fait, c’est difficile de choisir ce qui correspond à la narration du film. Je ne voulais pas que les images d’archives envahissent le film, ni qu’elles soient là pour ‘expliquer’, mais plus comme objet de questionnement sur une tragédie collective et comme témoignage de la douleur des gens. J’ai aussi choisi des documents peu connus du public espagnol – à part le grand classique qu’est le défilé de la victoire de Franco en mai 1939, qui est plus là pour rappeler le point de départ de sa dictature fasciste.
Après, en travaillant le son avec Paul Heymans, on a choisi de ne jamais avoir une voix-off qui explique l’archive, mais plutôt de ne l’accompagner que par du silence. Car ces images sont tellement fortes qu’elles se suffisent à elles-mêmes. Sinon pour le défilé de la victoire précisément, on a recréé le son, qui n’existait pas, sauf la voix de Franco.

Comment s’est imposé à toi le choix de Jorge Semprún ? Etait-ce une volonté d’élargir le champ de la réflexion, de l’universaliser, en faisant notamment le lien avec les camps nazis ?

J’avais déjà essayé d’approcher Jorge Semprun en 2001, à la suite de Niños, car je voulais le lui montrer. Depuis, ce personnage avait continué à me fasciner, par son parcours, par ce qu’il représente. Quand on lit ses écrits autobiographiques, on ne peut qu’être touché par son écriture, la justesse de son regard, de l’analyse de sa propre mémoire. J’aime son côté ‘entre-deux’, cette faculté de toujours remettre les choses en question, très loin de toute simplification, comme Primo Levi d’ailleurs. C’est un esprit moderne, contemporain. Et puis la double identité est quelque chose qui me touche, dans quoi je me retrouve. Enfin on a tous besoin d’être fasciné par un aîné, une sorte de guide.
Dès la première rencontre, ça s’est passé dans la simplicité et dans la confiance la plus totale, ce qui ne le rend que plus grand. Car quand même, quel parcours. Il aurait très bien pu, à la libération des camps, se ranger, devenir un grand professeur de philosophie à la Sorbonne. Or il a continué le combat. Il devient le coordinateur principal de l’appareil clandestin du parti communiste espagnol, pendant les dix années les plus dures du franquisme, en suivant les diktats de Moscou. Par la suite, il questionne l’idéologie, s’en distancie. Pour certains, cela rend le personnage difficile à cerner. Il est plus reconnu au plan européen qu’en Espagne, bien qu’il y ait été ministre de la culture. Il n’y a jamais été bien compris, il a toujours été ‘le Français’. Il a acquis cette tradition française du débat, de la dialectique - héritage de l’esprit d’André Malraux. Or, dans un pays qui a vécu 40 ans dans un système répressif où il n’y avait pas de débat possible, ça ne passe pas très bien. Il y a encore un peu ce réflexe en Espagne : « si tu n’est pas avec moi, tu es contre moi ». C’est ça aussi le travail de mémoire : que toute une nation puisse perdre cette peur, puisse débattre et s’autocritiquer.

Dans quel état d’esprit l’Espagne se trouve-t-elle aujourd’hui, par rapport au sujet central du film, la réhabilitation de la mémoire des victimes du franquisme ?

Il y a un net intérêt pour ces thématiques, dans les mouvements associatifs et dans le monde éducatif, et une véritable envie de perdre la peur. L’ARMH a été créée en 2001 par des petits-fils de disparus. Depuis, des initiatives similaires ont vu le jour sur tout le territoire, et les demandes d’exhumations affluent pour retrouver les 120.000 disparus encore dans des fosses. Les choses commencent à changer, la peur commence à disparaître, même si certains vieux réflexes sont toujours là.

Propos recueillis par Marie De Ridder (source dossier de presse)

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