Comment le cinéma est arrivé dans votre vie ?
A l’origine, je suis pianiste et je faisais et fais toujours partie du groupe Crebinsky qui a donné son nom au film. Il y a aussi ma mère qui m’a montré beaucoup de bons films quand j’étais petit. J’ai vu à cette époque beaucoup de films italiens, beaucoup de Chaplin et quand on voit autant de bons films, cela donne envie de faire du cinéma.
Quelle est l’origine du film ?
J’ai créé cet univers en 2002 avec Miguel de Lira qui jouait déjà Féodor dans le court métrage. C’était un film pratiquement sans dialogue. Ensuite nous avons réutilisé cet univers ainsi que la côte de la Mort, lieu indispensable pour la récupération d’objets puisqu’il s’y passe beaucoup de naufrages. A l’origine, le court métrage n’avait pas d’époque, c’était un film intemporel. Par la suite, pour le long, nous avons décidé de mettre les deux frères dans un le contexte belliciste. C’est pour cela que le film se déroule pendant la deuxième guerre mondiale. De plus, nous avons forcé le trait sur les personnages secondaires pour obtenir une atmosphère décalée.
Cette atmosphère est un peu la rencontre entre un humour burlesque élégant et des gags poétiques amorcés par l’attente.
Au départ, avec Miguel de Lira qui est aussi co-scénariste du film, nous ne voulions pas rentrer dans un humour un peu lourd et nous avons fait de notre mieux pour que l’histoire soit à la limite du crédible et que l’humour qui en découle y soit subtil.
En ce qui concerne les références du film, on y trouve autant le cinéma des Balkans, les frères Kaurismäki, la comédie italienne que Caro et Jeunet ; et avec tout cela, vous créez un genre : la chronique poético-onirique…
Je ne pense pas avoir créé un genre, mais plutôt un univers qui a su conserver tout ce qu’il y a de local dans ma région, la Galice. Mes sources cinématographiques sont effectivement la comédie italienne et Kaurismäki mais aussi Charlie Chaplin.
Est-ce que l’esthétique graphique et gestuelle des deux frères est issue du court métrage où a t-elle été élaboré spécialement pour le film ?
Les personnages ont été établis dès le court métrage. L’un avait les caractéristiques russes, l’autre a une caractéristique galiéga et on a travaillé physiquement les personnages pour qu’ils aient vraiment l’air d’être frères. Psychologiquement, ils sont très différents. Il y a un actif pragmatique qui veut plutôt aller de l’avant et l’autre qui est plus rêveur, plus artiste, ce qui ne les empêche pas d’avoir des ressemblances puisqu’ils sont frères. Dès l’enfance, qui est relatée pendant les flash-backs, on peut déjà percevoir leurs différences.
Il y a une référence biblique avec le déluge…
Exact. La parabole biblique existe puisque les deux frères ont reconstruit un monde et un langage qui leur est propre. Un mixage entre le russe qui vient de leur père, le galicien qui vient de leur mère et, aussi important, le meuglement qui vient de la vache (rires). Cette langue particulière participe à l’univers de ce monde particulier. C’est un voyage géographique qui va de la côte vers l’intérieur des terres mais c’est aussi un voyage intérieur puisqu’ils partent de la côte où ils sont adultes jusqu’à l’intérieur des terres où ils retrouvent leur enfance. Pour chacun d’eux, c’est autant un voyage à l’intérieur de soi, qu’un retour aux racines.
Pour raconter ces fameuses racines de vos personnages, vous jouez avec le temps et vous en jouez de façon si subtile qu’on ne s’en rend pas compte immédiatement.
Il y a trois éléments de narration. L’enfance en animation avec le déluge, le temps adulte avec le voyage et les flash-backs qui introduisent des souvenirs clefs de l'enfance. Chacun recherche l’amour de sa vie, l’un recherche sa petite amie et l’autre sa vache (rire).
Avec peu de personnages, vous arrivez à dresser le portrait d’une époque et vous vous permettez de donner une version alternative mais plausible du choix de la Normandie pour le débarquement.
Les Crebinsky ont changé l’Histoire sans le vouloir ! (Rires). Au-delà de cela, la vie est profondément injuste. Sur « Walkyrie » Bryan Singer disposait de plus de 200 véhicules militaires alors que moi, j’ai vraiment galéré pour qu’une malheureuse jeep puisse restituer à l’écran la deuxième guerre mondiale…
A ce propos, la remarque de l’officier allemand sur le véhicule est vraiment savoureuse…
Il s’agit là d’une modification du scénario liée aux circonstances (rires). Plus sérieusement, ce n’est pas un film pour qui s’intéresse aux détails des costumes mais plutôt aux personnages et à ce qui leur arrive dans cet univers particulier. Au festival de Malaga, le film a eu le prix Signis ce qui prouve bien que ce film mène à tout. On peut le voir comme on veut selon l’angle que l’on veut. J’aime beaucoup l’idée que le film ouvre des perspectives et que chacun puisse y voir ce qu’il a envie d’y voir.
Comment le film a-t-il été reçu en Espagne ?
Comme il s’agissait d’une petite production, nous n’avons tiré que quinze copies mais le film a tenu trois mois et demi à l’affiche et nous avons reçu des prix dans divers festivals y compris en Corée du Sud. En fait, le film doit son succès à un très bon « bouche à oreille ».
Avec un univers aussi décalé, a-il été facile de boucler la production ?
Le film est autoproduit. Nous sommes trois à avoir mis une hypothèque sur notre maison en échange d’un prêt bancaire pour pouvoir produire ce film. Il s’agit de Miguel de Lira, Luis Tosar (qui incarne le commandant du sous-marin américain) et moi-même. Le fait que plusieurs individus s’investissent de façon personnelle dans le film donne plus de cohésion car pour récupérer nos maisons, il fallait que le film marche.
Le mot de la fin ?
Je suis enchanté d’être à Toulouse car je ne m’attendais pas à être invité au festival Cinespaña. Cela est d’autant plus plaisant que le cinéma espagnol n’est pas trop exporté et qu’il est toujours agréable de présenter son film à l’étranger. Toutefois, malgré le manque de moyen, on sent toujours un véritable enthousiasme dans les productions espagnoles.
Propos recueillis pendant le Festival Cinespaña 2011 par Louis-Marie Soler (Radio Presence) et Thierry Loiseau (Canal Sud) . Traduction : Ilda Pauly
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