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Affiche

En décalage

Un film de Juanjo Giménez Peña
Avec Marta Nieto, Miki Esparbé, Fran Lareu, Luisa Merelas, Cristina Iglesias
Drame, Thriller | Espagne | 2021 | 1h44
Une expérience sensorielle sur fond de puzzle mental
Découverte dans Madre de Rodrigo Sorogoyen, Marta Nieto crève l’écran dans ce film de Juanjo Giménez aux allures de thriller psychologique à la frontière avec le surnaturel. Pour son rôle, Marta Nieto a d’ailleurs remporté le prix de la meilleure actrice à la Mostra de Venise dans la section Orizzonti et le film a également reçu le Goya du meilleur son lors de la cérémonie 2022. Une belle récompense pour un film dont le son est au cœur de l’intrigue.

La synchronisation est quelque chose qui fait partie de notre quotidien sans même que nous nous en rendions compte. L’immersion dès le début du film dans le studio d’enregistrement nous permet de bien comprendre l’importance de celle-ci. Ingénieure du son, le personnage de Marta Nieto se doit de synchroniser à la perfection les sons et les images, comme le bruissement des feuilles lorsque l’acteur marche sur un tapis de feuilles ou encore le bruit d’une claque lorsque celle-ci est donnée. Que se passerait-il si nous regardions un film totalement désynchronisé ? Nous serions perdu·e·s et c’est ce qui se passe avec Marta Nieto dans En décalage. Et c’est même l’expérience que nous offre le réalisateur puisque, comme elle, les sons nous apparaissent en total décalage avec l’image. Le choix de nous plonger dès le début sur son lieu de travail nous permet aussi de bien comprendre l’importance de cette synchronisation et l’impact qu’un décalage, ne serait-ce que de 3 secondes, peut avoir dans sa vie professionnelle et comment, progressivement, cela va se convertir en véritable handicap.

La légère désynchronisation dont souffre Marta Nieto au début du film n’a rien d’irréelle. Juanjo Giménez explique même que lors du travail de documentation, l’équipe du film a appris l’existence de “PH”, « un pilote de ligne sud-coréen qui perçoit les paroles de son interlocuteur quelques secondes après que ses lèvres ne se mettent à bouger » et que l’on apprend à vivre avec. Mais au fur et à mesure qu’avance le film, ce léger décalage entre le son et la perception de celui-ci va considérablement s’amplifier, à l’image de cette scène, presque angoissante, où les secondes puis minutes s’égrènent sur le chronomètre avant que Marta Nieto ne perçoive le son du claquement de ses mains.

On entre alors dans la phase surnaturelle du film mais sans aucun effets spéciaux. L’univers sonore se suffit à lui-même pour nous faire plonger dans les pouvoirs que confère cette désynchronisation comme celui d’entendre une conversation passée dans une pièce qui s’est vidée de ses occupants. Si cela peut avoir l’avantage de savoir ce que les gens disent sur vous, cette désynchronisation est désarmante, même pour nous, spectateurs et spectatrices. Le plan nous laissant seul·e·s face à une télévision éteinte avec le son du programme qui s’affichait juste avant en est un exemple frappant.

Mais le réalisateur ne s’attarde pas uniquement sur l’aspect négatif de ce pouvoir. Il nous propose même pour cela quelques scènes assez poétiques comme celle du jeu de piste où Marta Nieto retrouve Miki Esparbé grâce à des indications vocales que celui-ci a laissé sur son passage quelques minutes plus tôt. Cette scène apporte d’ailleurs un peu de légèreté et enfin, nous arrivons à nous “reposer” et à faire tomber un peu cette tension que nous vivons par procuration avec la protagoniste..

La mise en scène est spectaculaire et les séquences asynchrones nous permettent réellement de vivre avec elle cette désynchronisation et d’entendre les sons bien après l’image. Imaginez plusieurs personnes s’exprimant face à vous à tour de rôle et que la voix de la première personne s’entende au moment où la seconde vous parle etc. Nous comprenons alors à quel point tout ceci est déstabilisant et invivable. Le quotidien est totalement chamboulé, le cerveau est sur-sollicité et notre protagoniste n’a pas d’autre choix que de s’isoler et de se replier sur elle-même dans le silence. Les dialogues ne sont pas nombreux et les scènes synchrones et asynchrones finissent presque par se mélanger. Nous plongeons avec elle dans une bulle et il est difficile d’en sortir. Comme elle, nous perdons pied.

Et perdre pied c’est justement ce qui arrive au personnage de Marta Nieto. Récemment séparée de son compagnon, elle ne vit que pour son travail, véritable passion pour elle. Quand, pour une raison évidente, elle ne peut plus travailler, elle s’enferme “dans sa tête” et commence alors un véritable travail d’introspection. Ce handicap va la mener sur les traces de son enfance et de ses origines permettant ainsi une véritable évolution psychologique du personnage qui ne se contente pas “d’attendre que ça passe”.

Tourné à la façon d’un puzzle mental ponctué d’effets sonores et de nombreux silences, Juanjo Giménez nous régale d’un long métrage à la fois captivant et perturbant. En décalage n’est pas seulement un film à voir, c’est aussi une expérience unique à vivre en immersion dans un monde désynchronisé.

Sortie le 3 Août 2022

Agathe Ripoche


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